
À Kinshasa, l’Union sacrée a fixé au 20 mai 2026 la date butoir des contributions à la révision constitutionnelle. Officiellement, refonder la République. Officieusement, ouvrir à Félix Tshisekedi la voie d’un troisième mandat. Katumbi, Fayulu et le cardinal Ambongo dénoncent un détournement, alors que l’Est saigne encore.
Kinshasa, lundi 20 avril 2026. Au siège de l’Union sacrée de la Nation, sur la corniche du fleuve, Augustin Kabuya, secrétaire général de l’Union pour la démocratie et le progrès social, lance les consultations nationales sur la révision constitutionnelle. La salle est dense. Cadres de la majorité, ministres, conseillers présidentiels, courtisans nouveaux. La date du 20 mai 2026 est arrêtée pour la remise des contributions « des partis politiques, de la société civile et des confessions religieuses ». Cinq jours plus tard, depuis Bruxelles, l’ancien président de l’Assemblée nationale Jean Marc Kabund, transfuge devenu opposant, réplique. « S’ils persistent dans leur projet, ils verront comment nous entrerons dans la quatrième République sans eux ». Le 30 mars, à Lubumbashi, Moïse Katumbi avait déjà appelé à la mobilisation. Le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, parle d’un « écran de fumée » au moment où l’Est congolais saigne. La séquence n’est pas annoncée comme un référendum, mais elle en a déjà la mécanique préparatoire et le cadrage médiatique.
La Constitution congolaise du 18 février 2006, révisée en janvier 2011, comporte un verrou que ses rédacteurs ont voulu intangible. L’article 220 énumère les dispositions « non révisables » et inscrit, parmi elles, la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels et la durée du mandat à cinq ans. Toute révision portant sur ces points est juridiquement impossible. Sauf à abroger purement et simplement la Constitution. C’est précisément le scénario que travaille, depuis le début de l’année, le ministère de la Justice. Les éléments de langage convergent. La porte parole de la présidence, Tina Salama, parle d’un texte « adapté aux réalités congolaises », d’une « refonte républicaine » plus que d’une révision. La sémantique masque mal la finalité. Selon les analyses de l’institut Ebuteli et du groupe de recherche IGD Congo, deux think tanks de Kinshasa, le projet débouchera, soit sur une nouvelle Constitution adoptée par référendum d’ici la fin 2027, soit sur une loi organique permettant à l’Assemblée d’écourter le second mandat Tshisekedi pour le faire entrer dans un nouveau cadre républicain. Dans les deux cas, le compteur recommence à zéro. Le mandat actuel de Félix Tshisekedi expire en décembre 2028. À 62 ans, le chef de l’État, élu pour la deuxième fois en décembre 2023 dans un scrutin contesté par l’opposition, jure n’avoir « rien demandé » et laisse, sans démentir, ses thuriféraires occuper l’espace. Le député Didier Budimbu, ancien ministre des Hydrocarbures, plaide ouvertement pour le troisième mandat. Vital Kamerhe, président de l’Assemblée nationale, brode sur les imperfections du texte de 2006. La machine s’arme.
Mais l’opposition n’est pas désarmée. Moïse Katumbi, l’homme d’affaires katangais devenu candidat malheureux en 2018 puis 2023, a pris position dès le 30 mars 2026, appelant à des marches dans les chefs lieux des 26 provinces. Martin Fayulu, président d’Engagement pour la citoyenneté et le développement, juge le débat « inopportun ». Jean Marc Kabund, depuis sa libération de la prison de Makala, refait surface dans le rôle de transfuge inflammable. Le pouvoir religieux ajoute du poids. Le cardinal Ambongo a dénoncé, dans son homélie d’avril en la cathédrale Notre Dame du Congo, un débat « qui détourne du seul vrai chantier, la fin de la guerre à l’Est ». Il vise juste. Au moment où l’Union sacrée enclenche son chronomètre constitutionnel, l’Est congolais reste mordu par l’AFC M23. Les négociations censées reprendre à mi avril 2026 en Suisse, sous médiation conjointe américaine et qatarie, sont en panne. L’accord de Montreux signé fin 2025 prévoyait un échange de prisonniers avant le 28 avril. Il n’a pas eu lieu. Les combats ont repris dans le Nord Kivu autour de Lubero. Le contraste est saisissant. Tshisekedi mobilise l’agenda interne sur une question constitutionnelle de pouvoir, alors que son armée, la Monusco en retrait, et son ministère des Affaires étrangères peinent à imposer un cessez le feu durable. Pour la majorité présidentielle, c’est précisément la raison de revoir le cadre, « repenser la République à la lumière de ses fragilités ». Pour l’opposition, c’est l’inverse, refonder en pleine guerre, c’est verrouiller.
Que disent les précédents régionaux ? Au Congo Brazzaville voisin, Denis Sassou Nguesso a fait modifier sa Constitution en 2015, par un référendum boycotté par l’opposition, pour rallonger ses mandats. Au Rwanda, Paul Kagame a opéré la même mécanique en 2015. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a réinitialisé son compteur en 2020 par une nouvelle Constitution. Dans les trois cas, l’opposition a perdu, la communauté internationale a protesté puis encaissé. La RDC dispose d’un atout, et d’un risque. L’atout, c’est la voix d’une Église catholique structurellement adverse à toute manipulation constitutionnelle, et d’une société civile encore mobilisable, comme l’a montré le mouvement Lucha au Nord Kivu. Le risque, c’est le vide diplomatique. Washington est concentré sur Doha et le Moyen Orient. Bruxelles regarde l’Ukraine. L’Union africaine vit sa propre transition de présidence, avec le passage de témoin annoncé à João Lourenço. Dans cet angle mort des chancelleries, le 20 mai sonnera comme un signal. Si la majorité dépose, dans la foulée, un projet de loi organique ou un appel à référendum, la mécanique sera engagée. Tshisekedi marchera sur les pas de ses voisins. Les Congolais, eux, savent compter. La date butoir est, déjà, une date politique.















