Reçu le 30 avril 2026 par Alassane Ouattara à Abidjan, Lansana Kouyaté entame une tournée à hauts risques entre la CEDEAO et les trois capitales sahéliennes. Six semaines après sa nomination, le diplomate guinéen affronte une rupture qui s’institutionnalise plus vite qu’elle ne se répare.

Le 30 avril 2026 en fin de matinée, sous les volutes climatisées du palais présidentiel d’Abidjan, Alassane Ouattara accueille un visiteur que tout l’ouest africain regarde. Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre de Guinée, costume sombre et dossier dense, vient de Conakry. Depuis le 25 mars, il porte le titre de négociateur en chef entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et l’Alliance des États du Sahel. La Côte d’Ivoire, pivot historique de la CEDEAO et plaque tournante portuaire de la sous région, n’est pas une étape choisie au hasard. C’est ici que Kouyaté reçoit son brief politique avant de mettre cap sur Bamako, Niamey et Ouagadougou. Selon la lecture officielle de la rencontre relayée par la présidence ivoirienne, Ouattara « ne comprend pas la logique de la rupture » consommée par les régimes militaires sahéliens. Au sortir du tête à tête, le négociateur reste évasif. Son entourage glisse, à un journaliste de Guineematin, une formule qui dit l’ampleur du dossier. « Les deux blocs ne se parlent plus, je dois rouvrir la ligne. » L’Afrique de l’Ouest tient son cas politique de l’année.

La séquence ouverte à Abidjan n’est pas la première tentative. C’est l’aboutissement d’un processus qui s’enlise depuis bientôt deux ans. L’Alliance des États du Sahel naît le 16 septembre 2023, à l’origine comme bloc de défense mutuelle réagissant aux menaces d’intervention de la CEDEAO contre la junte nigérienne d’Abdourahamane Tiani. Le 28 janvier 2024, Bamako, Ouagadougou et Niamey annoncent leur retrait conjoint de la Communauté. Le 6 juillet 2024, ils signent à Niamey la transformation de l’AES en confédération. Le 15 décembre 2024, le sommet d’Abuja acte la période de transition de sortie. Le retrait devient effectif le 29 janvier 2025. Depuis, l’AES s’est dotée d’un projet de passeport commun, d’un schéma d’union douanière, de structures militaires intégrées et d’une banque confédérale en gestation. La CEDEAO, elle, a perdu trois États sur quinze, soit près de 76 millions d’habitants et le tiers de sa façade sahélienne. Le choix de Lansana Kouyaté, longtemps secrétaire exécutif adjoint de la CEDEAO et figure familière des cabinets sahéliens, vise à concilier la mémoire institutionnelle de la Communauté et la proximité personnelle avec les juntes. Mais sa marge est étroite. La pression sécuritaire, exposée par les attaques coordonnées du 25 avril qui ont coûté la vie au général malien Sadio Camara, ne facilite ni l’ouverture, ni le compromis.

Car le mot d’ordre, à Niamey comme à Bamako, n’est plus à la conciliation. Le 4 mai 2026, le gouvernement nigérien a appelé la population à un jour de jeûne pour « la victoire des États de l’AES ». À Ouagadougou, Ibrahim Traoré a déclaré, dans son entretien du 2 avril à la presse burkinabè, que « la démocratie n’est pas pour nous ». L’AES s’institutionnalise comme bloc militaire et politique alternatif. Côté CEDEAO, le constat n’est pas plus apaisant. La libre circulation entre l’AES et la Communauté, garantie depuis le 1er février 2025 par un accord transitoire, a été suspendue de fait dans plusieurs corridors douaniers. Les exportations ivoiriennes vers le Mali ont reculé de manière significative au premier trimestre 2026, selon les statistiques de la BCEAO. Les commerçants nigériens accumulent les blocages aux postes de Gaya et Birni N’Konni. Le Bénin et le Niger se regardent toujours en chiens de faïence sur le sort de l’oléoduc Niamey Sèmè Kpodji, sécurisé politiquement mais entaché de tensions diplomatiques récurrentes. Et l’agenda politique mine ce qui reste d’espace de négociation. Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko cultive son propre dialogue parallèle avec l’AES, sous bannière souverainiste partagée. Le Nigeria de Bola Tinubu, président en exercice de la Conférence des chefs d’État, doit ménager ses propres opinions publiques, peu enclines à entériner un divorce qui les couperait des routes commerciales sahéliennes. Chaque capitale a son agenda. Kouyaté fait face à un bloc sahélien qui veut prouver sa fonctionnalité, et à une Communauté dont les divisions internes érodent l’autorité institutionnelle.

Que reste t il alors à un négociateur de bonne volonté ? Probablement, ce que les diplomates de l’ombre appellent une médiation sectorielle. Tenter de sauver, dossier après dossier, ce qui peut l’être. Un accord douanier transitoire, dès cet été, sur les principaux corridors de Tema, San Pedro, Cotonou et Lomé. Une coopération antiterroriste minimale, qui éviterait la rupture totale du renseignement transfrontalier alors que le JNIM élargit son aire opérationnelle. Une protection consulaire pour les ressortissants AES vivant en Côte d’Ivoire, au Nigeria, au Sénégal, et inversement, qui tournent autour de huit millions de personnes au total. Si Kouyaté parvient à arracher ces seuils, il aura empêché la fragmentation totale. S’il revient les mains vides de Bamako, Niamey et Ouagadougou, le sommet de la CEDEAO prévu en juillet à Bissau actera un divorce institutionnel sans retour. Pour Ouattara, qui passera fin 2026 le témoin à son successeur, l’enjeu dépasse la sous région. Il est de ne pas laisser sa présidence sortante refermer sur elle même la décennie où l’Afrique de l’Ouest a perdu, l’un après l’autre, ses outils communs de gouvernance. Pour les capitales sahéliennes, l’enjeu est inverse. Faire la preuve qu’un bloc militaro souverainiste peut vivre, durablement, hors du cadre régional qui l’a précédé.