
Quatre mille ouvriers ont repris la route d’Afungi, dans le nord du Mozambique. Le 29 janvier, TotalEnergies a levé sa force majeure et promis un premier cargo en 2029. Mais Cabo Delgado reste un théâtre de guerre, et Maputo joue ses recettes publiques sur ce seul chantier reconstruit.
Sur la presqu’île d’Afungi, à 2 600 kilomètres de Maputo, les bétonnières tournent à nouveau depuis le 30 janvier 2026. Patrick Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies, et Daniel Chapo, président mozambicain depuis octobre 2025, ont posé pour les caméras devant la jetée de l’usine de liquéfaction. La photo ouvre la deuxième vie d’un projet à 20 milliards de dollars, gelé en avril 2021 après l’attaque de Palma par des combattants du groupe État islamique au Mozambique. Près de cinq ans plus tard, plus de quatre mille ouvriers, dont trois mille Mozambicains, sont déjà sur le site. Le directeur général de la filiale, Maxime Rabilloud, a confirmé fin avril, lors d’un séminaire de l’African Energy Chamber, qu’un premier cargo viserait 2029. Le coût a glissé. Quatre milliards et demi de dollars de surcoût ont été reconnus en mars dans la communication financière du groupe. Le contrat de concession a été reformulé pour redonner à TotalEnergies les quatre années et demie perdues sous force majeure, un détail que la Lusa a obtenu fin avril et qui consacre une asymétrie. C’est l’État qui assume juridiquement la prolongation, pas le groupe.
La facture politique est lourde. Le Fonds monétaire international, dans sa revue d’avril, attend désormais 4,3 pour cent de croissance mozambicaine en 2026, contre 3,1 pour cent l’an dernier, sur la seule promesse du redémarrage. Les recettes attendues, plus de 100 milliards de dollars sur la durée du projet, sont déjà inscrites en filigrane dans les tableaux de la dette publique. Maputo doit rembourser, en 2026 encore, près de 600 millions de dollars d’eurobonds restructurés en 2023. Le calendrier de Daniel Chapo dépend mécaniquement de celui de Patrick Pouyanné. Mais la sécurité, elle, demeure externalisée. Près de 5 000 soldats rwandais sont déployés dans Cabo Delgado depuis 2021, financés en partie par l’Union européenne via la Facilité européenne pour la paix. Trois mille d’entre eux sont affectés à la sécurité du périmètre Afungi et des villes de Palma et Mocímboa da Praia. La Force conjointe de la SADC s’est repliée en juillet 2024. L’Institute for Security Studies, dans une note publiée fin avril, parle de « sécurité opaque » et observe une recrudescence d’attaques de petits groupes affiliés à l’État islamique entre Macomia et Mueda depuis mars. Le porte-parole de l’armée mozambicaine n’a pas démenti. Pour Borges Nhamire, chercheur à Maputo, ce redémarrage avant la fin du conflit signe le retour de la « gas-mortgage diplomacy » que l’on croyait disparue avec les scandales de la dette cachée de 2016. Le Centre for Public Integrity, à Maputo, a calculé qu’à eux seuls les coûts de protection rwandaise pourraient absorber jusqu’à 0,8 pour cent du PIB mozambicain en 2026, soit l’équivalent du budget national de l’éducation primaire pour la même année.
À Bruxelles et à Tokyo, le calcul est inverse. Le Japon, par Mitsui (20 pour cent des parts), et la Thaïlande, via PTTEP (8,5 pour cent), ont besoin de ces volumes pour diversifier leurs approvisionnements à mesure que l’agression de la Russie en Ukraine entre dans sa cinquième année. Bercy, où l’on défend les intérêts d’Engie acquéreur de cargos depuis 2017, milite pour une accélération. Le 1er mai, l’agence Pravda Germany note que le redémarrage devient un enjeu de sécurité énergétique européenne « tant que le Golfe persique reste sous tension ». Les communautés de Cabo Delgado, elles, attendent toujours les indemnisations promises depuis 2019. Selon BankTrack et Friends of the Earth Mozambique, plus de 550 familles relocalisées contestent les surfaces compensées et les emplois indirects estimés à 21 600 par TotalEnergies. La Banque africaine d’import-export, soupçonnée d’avoir contourné les recommandations de l’OCDE en 2023, garde un silence prudent. Et puis il y a Cabo Delgado lui-même. Le Frelimo, vainqueur contesté de l’élection d’octobre 2024, a confié la gouvernance provinciale au général Valige Tauabo, ancien chef d’état-major adjoint, après l’agitation post-électorale qui a fait au moins 400 morts. Cette militarisation discrète du pouvoir local sert le projet, mais brouille la ligne entre sécurité publique et sous-traitance privée. La Cour constitutionnelle de Maputo n’a, à ce jour, pas tranché les recours déposés par la coalition d’opposition de Venâncio Mondlane.
Le risque, pour Daniel Chapo comme pour Patrick Pouyanné, est désormais asymétrique. Si le redémarrage tient, Mozambique LNG deviendra l’un des trois plus gros chantiers d’Afrique en 2027 et accélérera l’arrivée d’ENI sur Coral Sul Floating LNG 2. Si une attaque de grande ampleur frappe à nouveau la zone, le contrat refait jouer la force majeure et la prochaine relance, elle, ne se fera pas. Le compte à rebours de 2029 ressemble dès lors à un pari double. Pari de TotalEnergies sur un État en convalescence, pari de Maputo sur une multinationale qu’il n’a aucun moyen de remplacer. Au milieu, Cabo Delgado, ses jeunes sans emploi, ses combattants dispersés, ses chefs traditionnels que personne n’écoute. Le gaz partira peut-être vers Yokohama et Bangkok. La paix, elle, reste à construire à Mocímboa da Praia.













