Le 30 avril, la NNPCL a fait grimper l’essence à 1 320 nairas le litre dans Lagos. Trois mois après une accalmie soigneusement vendue à Davos, l’inflation rebondit, le naira se tend à nouveau, et la promesse réformiste du président Bola Tinubu vacille devant un choc venu du Golfe persique.

À la station NNPC d’Allen Avenue, à Ikeja, le tableau d’affichage clignote à 14 h 47, le 30 avril 2026. L’essence sans plomb passe de 1 245 à 1 320 nairas le litre. Lever cette barre psychologique a suffi à raviver la file de motos taxis et de Toyota Corolla qui serpente jusque sur Awolowo Road, puis la plainte familière des chauffeurs, « wahala don come back ». Trois mois plus tôt, à Davos, Bola Tinubu jurait que l’inflation glisserait sous 13 pour cent à l’été. Ce vendredi-là, à mille kilomètres de la capitale fédérale, le rendez-vous chiffré tient à un fil. La National Bureau of Statistics a publié, la semaine précédente, un indice de mars à 15,38 pour cent, en hausse pour le deuxième mois consécutif. Le carburant raffiné, longtemps subventionné, est devenu la variable la plus inflammable du contrat social fragile que le chef de l’État a noué avec les Nigérians depuis l’élection de 2023. Le tarif du 30 avril prolonge un mouvement amorcé fin février, quand la guerre du 28 février entre l’Iran, les États-Unis et Israël a renversé les hypothèses de prix sur lesquelles Abuja avait construit son budget.

Pour mesurer la fragilité actuelle, il faut revenir à mai 2023. Tinubu avait inauguré son mandat en supprimant d’un trait, depuis le perron du Palais présidentiel, les subventions à l’essence accumulées depuis Olusegun Obasanjo. La Banque mondiale et le FMI ont applaudi. L’État fédéral a économisé près de 11 milliards de dollars sur dix-huit mois, le naira a été unifié à 1 480 unités pour un dollar, les réserves de la Banque centrale du Nigeria ont franchi 50 milliards de dollars en mars 2026, leur plus haut niveau depuis 2014. Le ministre des Finances, Wale Edun, voit dans ces chiffres la preuve qu’un pays de plus de 230 millions d’habitants peut s’arracher à la rente. Mais la même Banque mondiale a publié mi-avril un rapport rappelant que 60 pour cent des Nigérians, soit près de 138 millions de personnes, vivent sous le seuil de pauvreté, un bond de quinze points depuis 2018. Atiku Abubakar, candidat malheureux du PDP en 2023, a fait du document son arme. « Tinubu a stabilisé la macroéconomie en sacrifiant les ménages », a-t-il déclaré le 10 avril à Yola. La Central Bank of Nigeria, qui prévoit toujours une décélération à 12,9 pour cent en moyenne sur l’année, joue elle aussi gros. Le taux directeur, maintenu à 27,5 pour cent depuis novembre 2025, étouffe le crédit aux PME et au secteur agroalimentaire que Tinubu prétend pourtant soutenir.

La donne change quand on remonte de l’avenue Allen aux raffineries privées. La méga-installation de Dangote, à Lekki, achève sa montée en puissance et a livré au mois de mars 2026 son cinquième cargo d’essence raffinée à NNPCL. Sur le papier, la dépendance aux importations devait s’éteindre à la fin de l’année. Dans les faits, la guerre régionale a renvoyé tout le monde aux marchés spot. Le brut Bonny Light se négocie autour de 92 dollars depuis fin mars, contre 68 en janvier, et le taux de change effectif s’est dégradé de quatre pour cent en une semaine. La NNPCL, encore propriétaire indirecte du réseau de stations le plus dense du pays, doit choisir entre absorber le choc ou le répercuter à la pompe. Elle a tranché, dans un sens politiquement coûteux. Le Nigeria Labour Congress menace d’une grève générale le 12 mai, le Trade Union Congress lui emboîte le pas. À Abuja, le gouverneur de la CBN Olayemi Cardoso répète que « la trajectoire d’inflation est sous contrôle », mais la dépréciation marginale du naira sur l’I&E Window suggère que le marché ne le croit qu’à demi. Les économistes Tobi Adigun et Bismarck Rewane, deux voix régulièrement écoutées à Lagos, parlent désormais d’une zone grise entre stabilisation et rechute, et appellent à un filet social spécifique pour les ménages urbains qui tirent la consommation. Ce que la présidence présente comme un « ajustement temporaire » ressemble pour beaucoup, à Kano comme à Port Harcourt, à un retour de la précarité énergétique des années Buhari.

Le calendrier politique pèse désormais sur l’arithmétique macroéconomique. À 28 mois de l’élection présidentielle de février 2027, l’APC compte ses gouverneurs et ses grands électeurs. Le leadership de Tinubu sur son propre parti dépend de sa capacité à présenter, en septembre, un budget 2027 crédible auprès des marchés et tolérable pour les Nigérians. La fenêtre est étroite. Si le baril replonge sous 80 dollars, l’inflation reculera mécaniquement et la promesse de Davos pourrait redevenir plausible. S’il s’installe au-dessus de 95, l’arbitrage entre la pompe et les ménages deviendra ingérable, et le filet social de transferts directs, dont Bayo Onanuga vante les 24 millions de bénéficiaires, ne sera ni assez large ni assez rapide. Reste l’option moins glorieuse, reculer, réintroduire une subvention partielle, plier sous la rue. Ce serait l’aveu le plus cinglant qu’un Nigeria sans rente politique demeure une promesse trop fragile pour les chocs du monde.