
Du 15 au 18 avril, Léon XIV a sillonné Yaoundé et Bamenda. Plusieurs groupes ambazoniens ont décrété un cessez-le-feu, le premier en bientôt dix ans. À Yaoundé, l’avion parti, la fenêtre ouverte par le pape se referme déjà sur un président réélu et une crise sans pilote.
Bamenda, jeudi 16 avril, dix heures quarante. Sous un ciel encore lourd de la mousson précoce, l’avion papal se pose sur le tarmac d’un aéroport rouvert exprès, après six ans de fermeture imposée par le conflit. Quelques milliers de fidèles, accourus depuis les villages reculés du Nord-Ouest, agitent des drapeaux blancs et jaunes. Léon XIV descend, embrasse le sol, et prend la route en cortège vers la cathédrale Saint-Joseph. Le long du parcours, des hommes en treillis, fusil baissé, observent. Ce sont des combattants ambazoniens, et ils ont reçu consigne de laisser passer.
Ce silence d’armes, le premier depuis octobre 2017, a un prix politique vertigineux. Plusieurs alliances séparatistes, dont l’AGovC, ont publiquement décrété un cessez-le-feu unilatéral du 15 au 17 avril, le temps que les pèlerins, les diplomates et le pape circulent sans crainte. Devant la communauté de Bamenda, à Saint-Joseph, Léon XIV a dénoncé une spirale de déstabilisation et de mort, visé sans le nommer les seigneurs de guerre, et appelé à la fin des hostilités, au pardon, à la réconciliation nationale. Devant Paul Biya à Yaoundé, deux jours plus tôt, le pape avait demandé qu’on brise les chaînes de la corruption et qu’on rende justice aux jeunesses meurtries.
Les chiffres, pour qui les regarde, donnent le vertige. Le conflit anglophone, déclenché en octobre 2017 par la répression d’une grève d’avocats et d’enseignants, a fait selon le Centre for Conflict and Humanitarian Studies plus de six mille morts et déplacé près de huit cent mille civils. Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, qui regroupent un cinquième de la population camerounaise, ont vu leur économie s’effondrer: cacao en chute libre, écoles fermées par milliers, classes d’âge entières privées d’enseignement primaire. Dans certaines vallées, l’État central n’est plus présent que par les exactions ponctuelles de l’armée, et la rente du contrôle territorial s’est partagée entre une demi-douzaine de chefs de guerre rivaux.
L’opportunité ouverte par le voyage papal est réelle, mais sa fenêtre est étroite. Mgr Andrew Nkea, archevêque de Bamenda, a déclaré à Crux que le passage de Léon XIV pouvait constituer un tournant pour le pays, à condition qu’il soit relayé par une médiation politique sérieuse. Le Vatican, par la voix du cardinal Pietro Parolin, n’exclut pas de prêter ses bons offices. Les organisations panafricaines, jusqu’ici impuissantes, voient dans le levier moral du pape une porte d’entrée diplomatique inédite. Plusieurs chefs ambazoniens en exil, notamment à Washington et à Bruxelles, ont fait savoir qu’ils étaient prêts à participer à un dialogue inclusif, sous l’égide de la Communauté de Sant’Egidio.
Le contrepoint vient de Yaoundé. Paul Biya, réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat, à 92 ans, n’a jamais reconnu publiquement l’existence d’un conflit; tout au plus parle-t-il de défi sécuritaire. L’entourage présidentiel, qui orchestre depuis dix ans une transition silencieuse autour du fils, Franck Biya, et du secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, n’a aucun intérêt politique à un règlement qui leur ferait perdre le contrôle d’une rente sécuritaire bien rodée. L’armée camerounaise, dont les commandants des opérations dans le Nord-Ouest ont accumulé budgets et promotions, freine toute idée de pourparlers. Quant au Grand dialogue national de 2019, censé clore la crise, il a accouché d’un statut spécial vidé de sa substance, jugé cosmétique par les fédéralistes anglophones modérés.
Plus inquiétant encore, le cessez-le-feu n’a pas tenu au-delà de la date annoncée. Dès le 18 avril, alors que l’avion papal venait à peine de décoller pour Luanda, des combats ont repris dans les hauteurs de Mbingo et autour de Wum. Les groupes les plus radicaux, notamment ceux contrôlés par Capo Daniel, n’ont jamais signé la trêve et l’ont qualifiée de manœuvre catholique. Sur le terrain, l’aéroport de Bamenda, rouvert pour la circonstance, devrait fermer à nouveau dans le courant du mois de mai. Et à Yaoundé, aucune communication officielle n’a été faite sur d’éventuelles suites politiques.
Reste à savoir qui peut, désormais, capter le moment. L’Église camerounaise, soutenue par la Conférence épiscopale, plaide pour une initiative confessionnelle prolongée. La diaspora anglophone, divisée mais structurée, exige un cessez-le-feu permanent comme préalable à toute négociation. La France, qui a longtemps soutenu Biya, observe sans bouger. La Grande-Bretagne, marraine historique des régions anglophones, privilégie une médiation discrète via le Commonwealth. Les États-Unis, plus directement intéressés par les questions sécuritaires régionales et par la crise nigériane voisine, hésitent.
L’après Léon XIV ressemble à un sas. Si, dans les six mois, ni le Vatican ni la communauté internationale n’arrachent à Yaoundé l’ouverture d’un canal de dialogue formel avec les groupes anglophones, la trêve pascale sera classée parmi les rendez-vous manqués. Si, au contraire, la fenêtre se prolonge, c’est un règlement négocié, fédéral ou autonomiste, qui pourrait être à portée de main avant 2028. Le pape, en quittant Bamenda, a confié aux journalistes accompagnant le vol qu’il rentrerait à Rome le cœur lourd, mais pas désespéré. À Yaoundé, le calendrier de Paul Biya, lui, ne change pas.















