
Le 23 avril à Washington, le Fonds monétaire international a renvoyé Le Caire à ses fragilités. Cinquième et sixième revues du programme EFF validées, mais l’Égypte de Sissi consacre désormais la moitié de ses dépenses au service de la dette, et 87 % de ses recettes fiscales aux intérêts. La dette est devenue le régime.
À Washington, fin avril, dans le hall feutré du siège du Fonds monétaire international, Abebe Selassie n’a pas eu besoin de hausser le ton. Le directeur du département Afrique du FMI, présentant le 16 avril les Perspectives régionales pour l’Afrique subsaharienne, parlait d’une croissance qui résiste, que les chocs externes grignotent. Sept jours plus tard, le 23 avril, sur le blog de l’institution, le ton est passé à la mise en garde : l’Afrique fait face à des risques croissants au moment même où les gains de croissance s’installent. Le Caire, formellement non couvert par le département subsaharien, lit pourtant ces lignes comme une convocation. L’Égypte du président Abdel Fattah al-Sissi, qui a vu en février le FMI valider les cinquième et sixième revues de son programme étendu de 8 milliards de dollars et libérer 2,3 milliards supplémentaires, sait que l’automne 2026, fin théorique du EFF, sera sa prochaine épreuve.
Les chiffres sont brutaux. Selon l’Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR), le service de la dette absorbe environ la moitié des dépenses budgétaires de l’exercice 2025 et 2026, et les seuls intérêts représentent 87 % des recettes fiscales attendues. Le plafond officiel de la dette publique a été ramené à 94,3 % du produit intérieur brut, avec l’objectif politique de redescendre à 90 % à l’horizon de juin 2026. La Banque centrale, dans le même mouvement, a relevé son estimation du besoin de financement extérieur de 5,2 à 8,2 milliards de dollars pour l’année fiscale en cours. Autrement dit, l’État égyptien emprunte à l’extérieur principalement pour rembourser ce qu’il doit déjà : aux marchés, aux fonds souverains du Golfe, au FMI lui-même. La dette n’est plus un instrument de politique économique. Elle est l’enveloppe dans laquelle se prennent toutes les autres décisions.
La structure de cet endettement aggrave le piège. Près des deux tiers de la dette publique égyptienne sont détenus par les banques locales, capitalisées par des dépôts en livre, elles-mêmes refinancées via des bons du Trésor à rendements réels élevés. Ce schéma transfère une part croissante du crédit domestique vers l’État, au détriment des PME, des industries de transformation et des projets agricoles. Le crédit au secteur privé, hors entreprises publiques et hors armée, recule en termes réels depuis 2022 selon les séries de la Banque centrale. Pendant ce temps, la part de la dette extérieure libellée en devises fortes monte avec les eurobonds émis à des coûts encore défavorables. Au Caire, certains économistes parlent désormais d’une économie à deux vitesses : un secteur public refinancé à coups de réformes FMI, un secteur privé en attente d’oxygène.
Cette logique a ses bénéficiaires assumés. Les Émirats arabes unis, qui en février 2024 avaient acheté 35 milliards de dollars de droits de développement à Ras El Hekma, ont prouvé qu’un partenariat capitalistique avec un pays endetté à 95 % du PIB pouvait se monétiser. L’Arabie saoudite a rééchelonné sans drame ses dépôts à la Banque centrale égyptienne, le Qatar reste un guichet ouvert. Mais ces capitaux du Golfe ne sont pas neutres. Ils achètent, contre des actifs souverains, un droit de regard sur la stratégie économique du Caire et sur sa diplomatie régionale, du dossier soudanais à la Mer Rouge. Le FMI, lui, joue un rôle paradoxal. Ses revues régulières sécurisent l’accès aux marchés ; elles obligent aussi le pays à relever les impôts indirects et à couper dans les subventions, dont l’addition se paie politiquement. La livre, flottée en mars 2024, a vu sa valeur divisée par deux ; deux ans plus tard, l’inflation alimentaire reste l’une des plus élevées du monde arabe. À chaque revue validée, le pays gagne du temps et perd un peu de liquidité sociale.
C’est ici qu’apparaît la fracture, à mesure que le programme EFF approche de son terme. Pour les économistes proches du palais d’Ittihadiya, le dispositif a fait son office : la macroéconomie tient, la note souveraine s’est stabilisée, le risque pays a baissé. Pour les observateurs critiques, dont l’EIPR à l’intérieur et plusieurs analystes de Brookings à Washington, le diagnostic est inverse. On a réorganisé la dette sans en changer la trajectoire ; chaque trimestre s’ajoute à l’encours sans modifier l’équation. L’opposition organisée, étouffée depuis 2014, n’a guère de moyens d’imposer un débat public sur ces choix. La société civile documente, les bailleurs continuent, et le pouvoir gagne du temps.
Reste donc une question, angle mort du reste de l’année. Que fera Le Caire à l’automne 2026, quand l’EFF s’éteindra ? Un nouveau programme, plus discret, est déjà évoqué dans les cabinets, articulé cette fois à la Resilience and Sustainability Facility, davantage compatible avec les exigences climatiques, donc politiquement plus vendable. À Washington comme à Abou Dhabi, l’hypothèse d’une Égypte définitivement installée dans la dépendance gestionnaire devient un fait acquis. Mais à Bilbeis, à Imbaba, dans les quartiers sud du Caire, un autre indicateur compte davantage : celui du pain subventionné, dont le prix doit être révisé. Ce jour-là, la macroéconomie n’aura plus le dernier mot.














