Le 25 avril 2026, jihadistes du GSIM et rebelles touaregs du FLA ont mené des attaques coordonnées contre Bamako, Kati, Gao, Kidal et Mopti. Le ministre de la Défense Sadio Camara y a péri. L’alliance inédite d’acteurs longtemps antagonistes signe l’épuisement, à Bamako, du pari sécuritaire russe.

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Le matin du 25 avril 2026, les premières détonations sont entendues près de l’aéroport de Bamako. Quelques minutes plus tard, des tirs claquent au camp militaire de Kati, à dix-sept kilomètres de la capitale, le saint des saints de la junte d’Assimi Goïta. Au même moment, à mille kilomètres au nord, Gao et Kidal sont touchées ; à Mopti, Sévaré et Bourem, les positions de l’armée malienne tombent les unes après les autres. C’est, depuis 2012, l’attaque la plus coordonnée que le pays ait connue. Le soir, le ministère de la Défense confirme une nouvelle qui circulait, toute la journée, sur les chaînes Telegram du Sahel : le général Sadio Camara, ministre de la Défense, figure tutélaire du régime militaire au pouvoir depuis 2020, a été tué. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, affilié à al-Qaïda) et le Front de libération de l’Azawad (FLA, indépendantiste touareg) ont revendiqué conjointement l’opération.

Cette double signature est, à elle seule, l’évènement. Depuis la rupture des accords d’Alger en 2023 et la prise de Kidal par l’armée malienne soutenue par les mercenaires russes alors connus sous le nom de Wagner, GSIM et FLA s’étaient livrés à des affrontements parfois directs dans le nord. Les deux insurrections, idéologiquement incompatibles — l’une rêve d’un Azawad sécularisé, l’autre d’un émirat sahélien —, partageaient pourtant un adversaire commun : Bamako et ses « partenaires russes ». L’alliance affichée le 25 avril, présentée par les communiqués comme un « partenariat opérationnel », n’est sans doute pas une fusion idéologique. C’est un calcul tactique. Et il porte. Les deux groupes ont réussi, en une matinée, à diviser les capacités de réaction de l’armée malienne entre la capitale et les zones du nord, à atteindre symboliquement Kati, et à frapper la chaîne de commandement au sommet. Sadio Camara n’était pas seulement ministre : il était l’architecte de la coopération militaire avec Moscou, l’homme qui avait négocié, dès 2021, l’arrivée des contractors russes en remplacement de l’opération Barkhane et de la MINUSMA. Il représentait, au sein du triumvirat colonel-président, la légitimité opérationnelle — celle d’un officier formé en Russie, qui parlait la langue de ses partenaires. Sa disparition n’est donc pas seulement un drame d’État ; c’est la perte d’un canal stratégique direct entre Bamako et le Kremlin, à un moment où les deux capitales auraient eu plus que jamais besoin de se parler clairement.

Or c’est précisément ce modèle qui se trouve, ce soir-là, en sursis. Depuis la mort de Evgueni Prigojine en 2023, et le rebranding de Wagner en Africa Corps placée sous tutelle plus directe du Kremlin, le dispositif russe au Sahel s’est rationalisé sur le papier mais affaibli sur le terrain. La rotation des effectifs a été plus lente, les opérations de reconquête plus rares, les pertes — notamment l’embuscade de Tinzaouatène en juillet 2024, qui avait coûté plusieurs dizaines de combattants à la colonne russo-malienne — ont marqué les esprits. La doctrine du « partenariat russe », vendue à Bamako comme l’antidote à l’inefficacité française, n’a empêché ni l’expansion du GSIM, ni la résurgence du FLA. Le bilan humain de l’insécurité s’est aggravé sur les trois dernières années, selon les bases de données ACLED. Et la junte, qui a fait de la souveraineté retrouvée son seul récit, peine désormais à expliquer aux populations pourquoi la sécurité reste hors de portée. Le sommet de Lomé du 17 avril, où le président de la Commission de la CEDEAO Omar Alieu Touray rencontrait les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Burkina Faso et du Niger sous médiation togolaise, témoignait déjà d’un infléchissement diplomatique. Bamako sait qu’elle aura besoin, à terme, de canaux régionaux pour respirer.

L’épisode du 25 avril ouvre donc une séquence de recomposition. Au sein de la Confédération des États du Sahel, créée en 2024 avec Ouagadougou et Niamey, la mort de Sadio Camara prive Assimi Goïta de l’un de ses appuis les plus solides — Camara avait reconstruit l’armée, négocié les contrats russes, encadré les officiers loyalistes. Sa disparition fragilise le triptyque de pouvoir au sommet et ouvre une bataille successorale opaque. Pour Moscou, le coût politique est lourd : l’image d’invincibilité de l’Africa Corps, déjà entamée, sort durement écornée d’une opération qui s’est conclue par la mort d’un ministre allié. Pour le GSIM et le FLA, à l’inverse, le pari de la coopération est validé sur le plan militaire — mais la suite est plus incertaine, car les deux mouvements ont vocation à se redivisier dès que l’État malien faiblit assez pour libérer du terrain à conquérir. Reste la question, plus large, du Sahel comme système. La séquence ouverte le 25 avril rappelle que le retournement vers la Russie n’a pas été la panacée vendue à l’opinion ; mais elle ne dessine pas pour autant un retour mécanique vers les partenaires occidentaux, dont le crédit, à Bamako comme à Ouagadougou, reste lourdement entamé. C’est entre ces deux impasses que devra se construire, vraisemblablement par à-coups, la prochaine doctrine sécuritaire malienne. Et chaque jour passé sans réponse, c’est un peu plus de territoire qui s’éloigne de l’État, et un peu plus de civils maliens qui basculent dans l’orbite des groupes armés, faute d’autre interlocuteur disponible sur le terrain.