Le 23 avril 2026, la Cour constitutionnelle a définitivement validé l’élection de Romuald Wadagni à 94,27 %. Ancien grand argentier de Patrice Talon, le successeur tient sa légitimité de la transmission, non du suffrage — dans un pays où l’opposition reste filtrée à l’entrée des urnes, et applaudit, défaite, au lendemain du scrutin.

Le 14 avril 2026 vers 21 heures, dans une salle de la Maison du peuple à Cotonou, Paul Hounkpè s’avance au pupitre. Le candidat malheureux des Forces Cauris pour un Bénin émergent, seul opposant autorisé à se présenter face à Romuald Wadagni, reconnaît sa défaite avec une élégance résignée. À l’écran défile le décompte provisoire : 94,05 % pour le dauphin du président sortant. Neuf jours plus tard, le 23 avril, la Cour constitutionnelle, présidée par Dorothé Sossa et reconduite sous Patrice Talon, confirme à 94,27 % le score définitif. L’investiture est fixée au 24 mai à Porto-Novo. La machine béninoise n’a pas tremblé. Elle a même gagné en netteté. Romuald Wadagni, technocrate de cinquante ans, anciennement associé chez Deloitte avant dix années passées au ministère de l’Économie et des Finances, accède à la magistrature suprême sans rupture, sans surprise, sans véritable adversaire. Le scrutin du 12 avril aura mobilisé près de huit millions d’électeurs sur listes ; mais le verdict, lui, était scellé bien avant le dimanche du vote. À Cotonou, les diplomates européens parlent de « stabilité ». Les militants de l’ex-opposition exilés à Paris, Bruxelles ou Lomé, eux, parlent de fermeture.

Pour comprendre cette mécanique, il faut revenir à 2019. Cette année-là, la révision du code électoral et l’instauration du parrainage des candidats par les députés et maires ont, de facto, rendu impossible toute candidature hors de la mouvance présidentielle. Les figures historiques de l’opposition — Sébastien Ajavon, Lionel Zinsou, Réckya Madougou — ont été, tour à tour, condamnées, exilées ou écartées. Lors des législatives de 2023, la majorité a obtenu 81 sièges sur 109. En 2026, le seul candidat opposant validé par la Cour constitutionnelle, Paul Hounkpè, n’avait obtenu en 2019 ni les ressources financières ni les relais médiatiques pour mener campagne au-delà de quelques chefs-lieux. Sa candidature, in extremis, a permis au scrutin d’éviter le huis clos absolu — fournir un challenger plutôt que rester face au vide. Le résultat, par construction, n’avait pas d’autre issue que celle annoncée. Sur le plan formel, le Bénin n’est pas une dictature électorale : la procédure existe, elle est respectée. Les bureaux de vote ouvrent, les bulletins circulent, la Cour proclame. Mais, comme l’observe le politologue Gilles Yabi du think tank Wathi, « le verrou n’est pas dans l’urne, il est en amont ». Et c’est précisément ce qui rend le modèle béninois exportable. Plusieurs régimes ouest-africains, du Togo voisin au Sénégal d’avant l’alternance de 2024, en ont déjà testé des variantes. Cotonou en livre la version la plus aboutie.

La transition Talon-Wadagni soulève toutefois deux questions inconfortables. La première, économique. Patrice Talon laisse une croissance moyenne de 5,8 % sur la dernière décennie, un port de Cotonou modernisé, et un Programme d’actions du gouvernement crédité de douze milliards d’euros. Sa marque, le coton transformé localement et la zone industrielle de Glo-Djigbé, fait école dans la sous-région. Mais cette efficacité macro-économique a coexisté avec un endettement public porté à 54 % du PIB et une dépendance accrue aux capitaux concessionnels. Romuald Wadagni hérite à la fois du levier et du fardeau ; sa promesse de continuité ne dit rien sur sa capacité à innover. La seconde question est politique. À cinquante ans, le successeur devra naviguer entre la fidélité à un mentor — Talon demeure une figure tutélaire de l’économie nationale, propriétaire de vastes intérêts dans le coton et la logistique portuaire — et la nécessité de s’émanciper pour bâtir une légitimité propre. La marge est étroite. À l’extérieur, plusieurs partenaires — l’Union européenne, qui finance l’État béninois à hauteur de 410 millions d’euros sur la période 2021-2027, ou la Banque mondiale — gardent un silence diplomatique. À l’intérieur, l’opposition diasporique commence à structurer une plate-forme commune autour de l’avocate Marie-Élise Gbèdo et de l’économiste Lionel Zinsou. Le procès de Réckya Madougou, condamnée en 2021 à vingt ans pour terrorisme, demeure le marqueur d’une justice perçue comme instrumentalisée. Wadagni gouverne avec ce passif et ce contentieux. Il ne pourra pas indéfiniment les ignorer.

La séquence béninoise, finalement, raconte mieux qu’un manifeste l’évolution du paysage politique ouest-africain. Là où le Sahel choisit la rupture par les armes, Cotonou choisit la continuité par les urnes. Le résultat, en termes de pluralisme, est étonnamment proche : un pouvoir verrouillé, une opposition empêchée, un consensus fabriqué. La différence tient au confort qu’offre une croissance ininterrompue et au crédit conservé auprès des bailleurs. Reste une variable que ni Talon ni Wadagni ne maîtrisent : la jeunesse. Près de 65 % des Béninois ont moins de 25 ans, et la diaspora, particulièrement active sur les réseaux sociaux, scrute désormais chaque arbitrage du nouveau pouvoir. Le 24 mai, à Porto-Novo, Romuald Wadagni prêtera serment devant une Assemblée acquise. La vraie épreuve, elle, viendra plus tard — quand l’effet d’élan de l’élection se sera dissipé et que l’écart entre le vernis institutionnel et l’attente populaire devra être comblé.