Il arrive que le sport, dans ce qu’il a de plus passionnel, déborde de son terrain naturel. La finale de la Coupe d’Afrique opposant le Sénégal et le Maroc, affiche prestigieuse entre deux grandes nations du football africain, n’a pas échappé à cette règle. À l’issue de cette rencontre très attendue, des incidents regrettables ont été observés, aussitôt amplifiés par l’écho déformant des réseaux sociaux.

Ces images, choquantes pour certains, ne doivent pourtant pas tromper. Elles ne disent rien de l’essentiel. Elles ne racontent ni le Sénégal, ni le Maroc. Elles ne reflètent ni l’âme de leurs peuples, ni la profondeur de leurs relations. Elles sont le fait d’une minorité, emportée par l’émotion du moment, et non l’expression d’un antagonisme réel entre deux nations liées par une histoire dense et une fraternité éprouvée.

Il faut d’abord rappeler une évidence souvent oubliée dans la frénésie numérique : la jeunesse sénégalaise comme la jeunesse marocaine est majoritairement éduquée, ouverte sur le monde, engagée dans la vie sociale et citoyenne. Les débordements observés ne relèvent ni de la marginalité ni d’un rejet structurel de l’autre. Ils sont le produit d’une émotion mal canalisée, d’un effet de foule et d’une mise en scène permanente des passions que favorisent les plateformes numériques. Une vidéo sortie de son contexte, une provocation isolée, et l’illusion d’un conflit généralisé se met en place.

Mais l’histoire, la vraie, raconte tout autre chose. Entre le Sénégal et le Maroc, les relations ne se résument pas à quatre-vingt-dix minutes de football. Elles s’inscrivent dans le temps long. Elles plongent leurs racines dans les échanges spirituels, culturels et commerciaux qui ont structuré l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb bien avant les États modernes. Des confréries religieuses aux routes transsahariennes, des coopérations diplomatiques aux partenariats économiques contemporains, les liens entre Sénégal et Maroc sont profonds, constants et respectueux.

Aucun match, aussi intense soit-il, ne peut altérer cette réalité. Aucune altercation, aussi médiatisée soit-elle, ne saurait effacer des décennies de relations fraternelles, fondées sur la confiance, l’estime mutuelle et une vision partagée de l’Afrique.

Il serait également irresponsable de ne pas souligner les tentatives de récupération qui prospèrent dans ce type de contexte. Certains discours, souvent anonymes, parfois orchestrés, cherchent à transformer des incidents isolés en oppositions identitaires durables. Le sport devient alors un prétexte, et les réseaux sociaux un terrain de manœuvre. Diviser, opposer, attiser les ressentiments : ces stratégies ne servent ni le football, ni la jeunesse africaine, ni l’avenir du continent.

Face à cela, la responsabilité collective est immense. Celle des médias, d’abord, qui doivent contextualiser, expliquer, refuser les amalgames faciles. Celle des leaders d’opinion, ensuite, appelés à apaiser plutôt qu’à enflammer. Celle des citoyens, enfin, qui doivent garder en mémoire l’essentiel : le sport est un langage universel de rassemblement, pas un instrument de fracture.

Le Sénégal et le Maroc sont plus grands que ces épisodes passagers. Leur relation est plus forte que les provocations numériques et plus durable que les emballements émotionnels. Leur jeunesse porte en elle un avenir de coopération, de mobilité et d’échanges, à l’image de ce que l’Afrique peut offrir de meilleur.

Le football passe. La fraternité demeure. Et rien, absolument rien, ne pourra entamer ce lien historique, humain et stratégique qui unit ces deux nations africaines.