Si la candidature de l’ancien président Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies relève désormais de la notoriété publique, le traitement de ce dossier par son successeur, Bassirou Diomaye Faye, révèle en coulisses une réalité institutionnelle accablante. L’enjeu, ici, dépasse de très loin la simple vindicte à l’égard d’un adversaire politique vaincu ou les règlements de comptes d’une transition électorale rugueuse. Il touche au système nerveux central du nouveau pouvoir sénégalais. Et ce que ce théâtre d’ombres donne à voir balaye cruellement les promesses de rupture pour laisser place au spectre d’un exercice clanique, opaque et singulièrement solitaire du sommet de l’État.

Pour mesurer l’ampleur de ce qui s’apparente à un naufrage méthodologique, il faut d’abord disséquer la chronologie et lever le voile sur les tractations continentales. Selon plusieurs sources diplomatiques concordantes, l’idée de propulser l’ancien chef d’État sénégalais vers le secrétariat général de l’ONU n’est pas le fruit d’une ambition individuelle hors-sol. Elle est née d’une impulsion stratégique du niveau africain. Dans les couloirs de l’Union africaine à Addis-Abeba, l’urgence de consolider une candidature ouest-africaine et francophone de poids a très tôt fait consensus, en prévision des futures échéances onusiennes. La présidence sénégalaise en aurait été informée de manière particulièrement précoce, bien avant que le sujet ne fuite dans la presse.

Face à cette donne, le Palais de l’avenue Léopold Sédar Senghor a choisi la logique du guet-apens procédural. De bonnes sources affirment que l’entourage de Bassirou Diomaye Faye a fait passer un message d’une froideur chirurgicale : le soutien de Dakar ne pourrait être envisagé qu’à la condition expresse d’une saisine directe et formelle par Macky Sall lui-même. L’ancien président, selon des informations dûment recoupées, s’est plié à cette exigence. La saisine a bien été effective.

Puis, le couperet est tombé : un refus sec, définitif et sans appel.

En diplomatie, la forme engage toujours le fond. Exiger d’un prédécesseur qu’il se soumette à une requête formelle, le contraindre à cette démarche officielle pour mieux l’éconduire publiquement, s’apparente moins à l’exercice vertueux de la raison d’État qu’à une manœuvre d’humiliation d’appareil. Transformer les prérogatives présidentielles en instrument de déclassement personnel relève d’une brutalité qui trahit une profonde immaturité.

Le paradoxe idéologique est d’ailleurs saisissant. Le nouveau régime a fait du panafricanisme militant la clé de voûte de sa rhétorique. Pourtant, traiter cette question en ignorant sciemment les dynamiques de l’Union africaine constitue un camouflet infligé à nos partenaires continentaux. Refuser de soutenir un compatriote pour un poste de cette envergure est une prérogative présidentielle indiscutable, mais la saborder au mépris du consensus africain risque de marginaliser durablement Dakar. Le Sénégal de Léopold Sédar Senghor et d’Abdou Diouf, traditionnellement perçu comme une puissance diplomatique d’équilibre, donne aujourd’hui l’illusion navrante d’un pays qui substitue la petite rancune domestique à la grande stratégie internationale.

Mais le plus grave ne réside peut-être pas dans ce rendez-vous manqué avec l’Histoire. Le plus grave se joue à l’intérieur de nos propres frontières. Ce dossier expose au grand jour les failles sismiques de l’architecture gouvernementale actuelle et une méthode de gouvernance profondément viciée.

Les confidences de plusieurs hauts responsables dessinent les contours d’une décision prise dans une opacité absolue, loin des ministères régaliens. Il apparaît que la diplomatie sénégalaise, pourtant réputée pour sa densité, son maillage et son expertise technique, a été totalement neutralisée. Le ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères aurait été tenu en marge des arbitrages décisifs, ravalé au rang de simple chambre d’enregistrement d’une décision qui engage pourtant la signature du pays.

Plus destructeur encore pour l’équilibre du Sénégal : des informations persistantes et de plus en plus lourdes indiquent que le Premier ministre lui-même n’aurait pas été pleinement et équitablement associé à la phase finale de ce choix. Si cette relégation du chef du gouvernement se confirme, les conséquences sur la politique intérieure sont d’une gravité inédite. Elle signifie que l’exécutif ne fonctionne pas, ou plus, comme un mécanisme articulé autour d’une vision partagée et concertée. Il s’apparente plutôt à une forteresse bunkerisée où un premier cercle ultra-restreint décide seul, au mépris des institutions.

L’impact de cette séquence sur la haute administration est d’ores et déjà dévastateur. Quel crédit les chancelleries étrangères et les hauts fonctionnaires peuvent-ils accorder à l’action des ministres s’il est désormais établi que les dossiers cruciaux sont tranchés dans leur dos ? Cette méthode installe un climat de défiance structurelle qui paralyse l’action de l’État. Elle envoie un message glaçant : hors du huis clos présidentiel, point de salut.

Sur le plan purement politique, le risque de retour de flamme est immense. Le nouveau régime a été massivement élu sur une promesse solennelle : rompre avec l’hyper-présidentialisme, l’opacité et l’arrogance décisionnelle que ses partisans reprochaient avec virulence à la décennie précédente. Or, le mimétisme, dans ce qu’il a de plus sombre, est aujourd’hui frappant. En privilégiant l’isolement décisionnel, Bassirou Diomaye Faye prend le risque d’aliéner une grande partie de l’opinion publique et des observateurs, qui attendaient de son élection une élévation républicaine, une grandeur d’âme étatique, et non la perpétuation des purges politiques sous couvert de souveraineté.

En définitive, l’affaire de la candidature de Macky Sall à l’ONU ne fera pas date pour le refus lui-même, anecdotique à l’échelle de l’Histoire, mais pour le système qu’il dévoile. Elle braque un projecteur implacable sur une présidence qui s’enferme et une méthode qui inquiète. L’hyper-concentration des décisions et le mépris systématique des contre-pouvoirs internes n’ont jamais été les marqueurs d’un pouvoir fort. Ce sont les symptômes cliniques d’un exécutif qui s’isole parce qu’il doute, peut-être, de son propre écosystème. Sur la scène internationale comme au sommet de l’État, la solitude volontaire est toujours l’antichambre des grandes défaites.