Vendredi 6 novembre 2026, au greffe de Dar es Salaam de la Haute Cour de Tanzanie, le juge Dunstan Ndunguru et ses deux collègues ont mis fin à 577 jours d’attente. Tundu Lissu, président de Chadema, principal parti d’opposition, est acquitté du chef de trahison prévu par l’article 39(2)(d) du Code pénal, passible de la peine capitale : l’intention d’intimider le gouvernement n’a pas été établie, selon The Chanzo. Mais la cour l’a aussitôt reconnu coupable d’incitation, au titre de l’article 390, et condamné à quatre ans de prison. « Nous sommes convaincus que, par ses déclarations, l’accusé entendait perturber les élections et provoquer la violence », a déclaré la cour, citée par l’AFP.
L’affaire remonte au 3 avril 2025. Ce jour-là, lors d’un meeting à Dar es Salaam, Tundu Lissu porte la campagne « Pas de réformes, pas d’élection », qui conditionne la participation de Chadema à une refonte du système électoral. Il est arrêté le 9 avril et reste détenu sans caution, rappelle Human Rights Watch. Chadema, qui refuse de signer le code de conduite électoral, est exclu du scrutin du 29 octobre 2025. La présidente Samia Suluhu Hassan est déclarée élue avec 97,66 % des voix, et la mission d’observation de l’Union africaine estime que le vote n’a pas respecté les normes démocratiques, selon Africa Briefing. Les manifestations qui suivent sont réprimées dans le sang : une commission nommée par le gouvernement compte au moins 518 morts, l’opposition et des organisations de défense des droits humains environ 2 000.
Le verdict a les apparences de la modération. En écartant la trahison, les juges privent le pouvoir de l’arme la plus lourde de son arsenal et désavouent une qualification qui assimilait un discours politique à une tentative de renverser l’État. Sur un point de preuve, le juge Ndunguru a même donné raison à la défense : le simple fait qu’une vidéo apparaisse sur la chaîne Jambo TV ne prouve pas que Tundu Lissu l’a lui-même mise en ligne, a-t-il relevé, selon The Chanzo. Pour un pouvoir qui a multiplié les poursuites pour trahison et terrorisme depuis octobre 2025, c’est un revers réel. Le parquet avait requis une peine dissuasive ; il n’obtient pas la tête de l’opposant.
La mécanique juridique retenue pose toutefois question. Tundu Lissu n’a jamais été poursuivi pour incitation. La cour a requalifié les faits en s’appuyant sur l’article 319 du Code de procédure pénale, qui autorise à condamner pour une infraction voisine et moins grave, en estimant que l’accusé avait connaissance de cette qualification subsidiaire et avait pu s’en défendre. L’intéressé, qui assurait lui-même sa défense, conteste frontalement cette lecture. « Je n’ai pas été inculpé d’incitation, mais vous, juges, m’en déclarez coupable », a-t-il lancé à l’audience, selon la Deutsche Welle. Le choix de la peine renforce le malaise. L’incitation est punie d’un maximum de cinq ans, d’une amende ou des deux ; la cour, tout en admettant que l’amende est en principe la première option, a préféré la prison en invoquant l’article 30(1) de la Constitution, qui protège les droits d’autrui. Quatre ans sur cinq possibles, pour un discours de meeting.
Reste une inconnue décisive : la cour n’a pas précisé si les 577 jours de détention seront déduits de la peine, relève The Chanzo. Selon la réponse, Tundu Lissu peut être libéré dans moins de deux ans et demi ou rester en prison au-delà de la prochaine séquence politique. Sa demande de mise en liberté sous caution, motivée notamment par les obsèques de son frère prévues le 10 novembre dans la région de Singida, n’a pas été accordée. Chadema a annoncé qu’il ferait appel et solliciterait une libération sous caution, rapporte The Citizen, et le juge lui-même a rappelé que « les portes de l’appel sont ouvertes ».
Le verdict ne referme pas non plus la séquence répressive. Le même jour, Coletha Ntidyicha, responsable de la branche jeunesse de Chadema dans la région de Kigoma, était inculpée à Kisutu pour avoir « conseillé la commission d’actes terroristes », selon The Chanzo. Le 21 octobre, John Pambalu, autre cadre du parti, avait été inculpé de trahison pour avoir prétendument planifié des manifestations contre l’élection de 2025. Le vice-président de Chadema, John Heche, dit s’attendre au même sort. Le ministre de l’Intérieur, Patrobas Katambi, conteste toute volonté de cibler l’opposition. La multiplication des dossiers dessine pourtant une stratégie : moins condamner lourdement que maintenir les dirigeants de l’opposition dans un état de procédure permanente.
À l’étranger, la réaction est restée discrète. Des parlementaires britanniques et européens ont dénoncé une affaire politique et réclamé la libération de l’opposant, selon Al Jazeera et la Deutsche Welle, et Human Rights Watch estime que l’acquittement de trahison n’efface pas l’injustice d’une condamnation visant à faire taire la contestation. Aucune déclaration gouvernementale de Washington ou de Bruxelles sur le verdict n’avait été relevée vendredi soir. Pour les partenaires de Dodoma, la nuance du jugement offre un prétexte commode : la justice tanzanienne a montré qu’elle savait dire non au parquet, ce qui dispense d’exiger davantage.
La partie se déplace désormais devant la Cour d’appel. Elle devra dire si un juge peut condamner un opposant pour une infraction que l’accusation n’avait pas retenue, et si la prison s’imposait pour des paroles prononcées en meeting. Sa réponse fixera la jurisprudence pour John Pambalu et les autres cadres poursuivis. Samia Suluhu Hassan, elle, obtient ce qu’aucune condamnation à mort n’aurait offert : un opposant écarté sans martyr. Tundu Lissu a survécu à la trahison. Il lui faut maintenant survivre à l’incitation.