21 octobre 2026
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Analyse Géopolitique

Soudan du Sud : une frappe de drones fait au moins 153 morts à Abyei

Le 19 octobre, des frappes de drones ont dévasté le marché d’Amiet, dans la zone d’Abyei que se disputent le Soudan et le Soudan du Sud. Au moins 153 morts selon l’administration locale. Juba accuse l’armée soudanaise et convoque son ambassadeur. Visé, selon des diplomates : un dépôt de carburant des Forces de soutien rapide.

21 octobre 2026 • 5 min 927 mots
Soudan du Sud : une frappe de drones fait au moins 153 morts à Abyei
Soudan du Sud

Lundi 19 octobre 2026, vers 11 h 30, le marché commun d’Amiet s’est transformé en brasier. Situé à une dizaine de kilomètres au nord de la ville d’Abyei, dans le comté d’Ameth-Aguok, ce carrefour commercial de la zone disputée entre le Soudan et le Soudan du Sud a été frappé par une série de drones. Bulabek Deng Kuol, chef suprême de la communauté dinka ngok, a compté une douzaine d’impacts, rapporte Radio Tamazuj. Le lendemain, Yohana Akol Ngor, ministre de l’Information par intérim de l’administration d’Abyei, livrait à Reuters un bilan provisoire : « Il a atteint 153, ceux dont nous pouvons confirmer la mort, et le chiffre va encore augmenter. » Puis cette précision, qui dit l’ampleur du désastre : « Le feu brûle toujours. »

Le bilan reste disputé, ce qui en dit long sur le brouillard qui enveloppe la région. Les premiers décomptes évoquaient 73 morts et 19 blessés. Le 20 octobre, à New York, Stéphane Dujarric, porte-parole du secrétaire général des Nations unies, faisait état d’au moins 28 civils tués à Amiet et à Todach, avec de nombreux blessés et disparus, selon l’agence Xinhua. Selon Yohana Akol Ngor, quelque 8 000 personnes ont fui. Une certitude demeure : de l’avis des responsables locaux cités par Reuters, il s’agit de l’attaque la plus meurtrière à Abyei depuis des années.

Abyei est une anomalie que quinze ans de diplomatie n’ont pas résorbée. Lors de l’indépendance du Soudan du Sud, en 2011, ce territoire pétrolifère revendiqué par Khartoum et par Juba devait fixer son sort par référendum. Le scrutin n’a jamais eu lieu, faute d’accord entre les deux capitales sur la composition du corps électoral. Depuis, la zone vit sous un régime administratif et sécuritaire provisoire, surveillé par la Force intérimaire de sécurité des Nations unies pour Abyei (FISNUA), créée par la résolution 1990 du Conseil de sécurité. Le provisoire dure. Et depuis avril 2023, il jouxte une guerre : celle qui oppose les Forces armées soudanaises (FAS) aux Forces de soutien rapide (FSR), paramilitaires.

Le marché d’Amiet est l’enfant de cette guerre. Pôle d’échanges partagé entre Dinka ngok, Misseriya et déplacés venus du Soudan, il a prospéré à mesure que le conflit fermait les routes du nord. Carburant, vivres, matériaux de construction, médicaments : tout ce qui remonte du Soudan du Sud vers le Kordofan et le Darfour transite par ses étals, détaille Sudan Tribune. C’est précisément ce qui en a fait une cible. Trois sources diplomatiques, un humanitaire et un spécialiste des conflits ont indiqué à Reuters que les frappes ont touché un dépôt de carburant utilisé, selon les diplomates, pour ravitailler les FSR. Ni l’armée ni les paramilitaires n’ont répondu aux sollicitations.

Le raisonnement militaire se devine sans peine. Les FSR tiennent l’essentiel du Darfour et une partie du Kordofan, région frontalière d’Abyei où se concentrent les combats. Assécher leur carburant revient à immobiliser leurs colonnes. Mais la logique d’interdiction logistique bute sur une évidence : sur un marché, le dépôt de carburant côtoie les étals de vivres et de médicaments. Frapper l’un, c’est tuer autour. Le gouvernement militaire soudanais assure, toujours selon Reuters, que les FSR sont actives dans certaines parties d’Abyei ; Yohana Akol Ngor le dément. Personne n’a pu trancher. Cette incertitude est le véritable combustible de la guerre des drones : elle autorise chacun à tirer d’abord et à se justifier ensuite.

La frappe d’Amiet n’a rien d’isolé. La même semaine, selon Reuters, des drones ont visé Nyala, tenue par les FSR, et l’aéroport de Khartoum, tenu par l’armée. L’organisation soudanaise Emergency Lawyers a attribué à l’armée des dizaines de morts les 17 et 18 octobre à al-Muglad, au Kordofan-Occidental. Le 19 octobre, un autre marché, à Al Dibab, dans le même État, a été bombardé. Stéphane Dujarric a résumé la tendance : l’ONU se dit « alarmée par les frappes de drones incessantes à travers le pays ». Le drone bon marché a banalisé la frappe à distance ; il a aussi effacé les frontières.

Pour Juba, l’affaire tourne à l’exercice d’équilibre. Le 19 octobre au soir, le ministère des Affaires étrangères du Soudan du Sud a convoqué l’ambassadeur du Soudan, le lieutenant-général Isam Mohamed Hassan Karrar, pour lui signifier sa « vive protestation ». Le communiqué, lu par sa porte-parole, Apuk Ayuel Mayen, condamne l’attaque « dans les termes les plus forts », mais invite Khartoum à traiter la question d’Abyei par les canaux diplomatiques et les mécanismes de dialogue existants. Juba affirme ne pas avoir pris parti dans la guerre soudanaise, alors que diplomates et experts décrivent Abyei comme un point de transit pour la logistique des FSR. Le Soudan du Sud ne peut ni rompre avec l’armée soudanaise ni ignorer la colère des siens.

Cette colère s’est exprimée le 20 octobre. Responsables communautaires, jeunes et femmes ont manifesté à Abyei, rapporte Eye Radio. Rose Monytoc Dau, à la tête de la société civile locale, a remis à la FISNUA une pétition qui lui demande d’enquêter et de saisir le Conseil de sécurité. Le lieutenant-général Ganesh Kumar Shrestha, chef de mission par intérim et commandant de la force, a promis de la transmettre.

Là se trouve l’enjeu. Une force onusienne chargée de protéger des civils dans une zone sans statut, une guerre voisine qui déborde par les airs, deux capitales qui préfèrent le communiqué à la confrontation : Abyei réunit tous les ingrédients d’une impunité durable. Cette semaine, à Genève, l’envoyé personnel du secrétaire général pour le Soudan, Pekka Haavisto, réunissait les médiateurs du conflit, en l’absence des deux belligérants. Tant que l’armée soudanaise et les FSR resteront hors de la salle, chaque dépôt de carburant installé sur un marché restera, à leurs yeux, une cible légitime. Et chaque marché d’Abyei, un champ de bataille en sursis.

Par Chioma Bennett