Le 26 octobre 2026, le général Assimi Goïta a posé le pied à Moscou, deux jours avant l’ouverture du troisième sommet Russie-Afrique, prévu les 28 et 29 octobre. Le président de la Transition malienne espère un tête-à-tête avec Vladimir Poutine. Le même jour, le président ghanéen John Dramani Mahama atterrissait à son tour, selon La Nouvelle Tribune, tandis que le Zimbabwéen Emmerson Mnangagwa était arrivé dès le 25 et que le président de la République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, se trouvait déjà dans la capitale russe, rapporte Guinee360. Le capitaine Ibrahim Traoré, lui, n’a pas fait le voyage : le Burkina Faso est représenté par son Premier ministre, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo. Le décor est planté, avec ses présences calculées et ses absences éloquentes.
Le format a une histoire, et elle n’est pas flatteuse pour Moscou. À Sotchi, en octobre 2019, la Russie avait réuni plus de quarante chefs d’État africains autour du thème de la paix, de la sécurité et du développement. À Saint-Pétersbourg, en juillet 2023, en pleine guerre d’Ukraine, ils étaient moins d’une vingtaine. Pour cette troisième édition, Iouri Ouchakov, conseiller du président russe, annonce quarante-huit pays confirmés, dont vingt-deux représentés par leur chef d’État. Le président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine, doit coprésider une séance plénière avec Vladimir Poutine, selon Africanews. Les délégations examineront le plan d’action 2023-2026 et doivent adopter une déclaration finale ainsi qu’un nouveau plan pour 2027-2029.
Le cœur de la vitrine russe bat au Sahel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réunis dans l’Alliance des États du Sahel, ont fait de Moscou leur partenaire sécuritaire de référence après le départ des forces françaises. Au Mali, l’Africa Corps a pris en 2025 le relais du groupe Wagner, rappelle la Deutsche Welle, dont l’analyse a été reprise par AllAfrica le 27 octobre. La présence de Goïta parmi les premiers arrivés offre au Kremlin l’image qu’il recherche : celle d’une Russie choisie, et non subie. Mais le même article relaie une enquête de CNN, publiée en septembre, selon laquelle une quinzaine de spécialistes ukrainiens des drones assisteraient des combattants touareg dans le nord du Mali. Kiev n’a pas confirmé, et la DW dit ne pas avoir vérifié ces allégations. La guerre d’Ukraine s’invite ainsi jusque dans le désert malien.
Les absences comptent autant que les présences. Le choix d’Ibrahim Traoré de rester à Ouagadougou ne vaut pas rupture, mais il rappelle que les dirigeants sahéliens comptent leurs déplacements et ménagent leur front intérieur. À l’inverse, la venue de John Dramani Mahama, chef d’un État membre de la CEDEAO issu d’une alternance électorale, dit l’autre face de l’offre russe. On vient à Moscou chercher des débouchés commerciaux, des investissements, de l’énergie ou des partenariats agricoles, sans renoncer à ses autres alliances. Pour Accra comme pour Brazzaville, la Russie est une option, pas un camp. C’est la vérité la plus inconfortable pour le Kremlin : son attractivité africaine repose moins sur l’adhésion que sur la volonté de chaque capitale de multiplier ses partenaires.
Le décalage entre ambitions et réalisations demeure. Les thèmes inscrits à l’ordre du jour, du commerce à l’énergie, de l’agriculture à la sécurité alimentaire, des nouvelles technologies à l’éducation, ressemblent à ceux de 2019 et de 2023. L’enjeu, résume Guinee360, sera de « traduire les discussions en engagements concrets ». La veille, le 27 octobre, Moscou accueillait le huitième sommet du Forum des pays exportateurs de gaz, signe que l’énergie reste l’argument premier de la diplomatie russe. Le contexte sécuritaire ajoute une ombre. Le 20 septembre, une attaque massive de drones dans la région de Moscou a fait au moins deux morts, selon les autorités russes, et les aéroports de la capitale ont été fermés cent une heures au cours des deux premières semaines d’octobre, selon le média Agentstvo cité par Afrik.com.
Recevoir des chefs d’État sous cette menace est en soi un message politique : Moscou veut prouver qu’elle reste une capitale fréquentable et sûre. L’Afrique, de son côté, n’arrive pas les mains vides. Au moment où les financements occidentaux se contractent, comme l’illustre le retrait en 2025 des fonds américains de la Cour pénale spéciale de Bangui dénoncé par Amnesty International ce mois-ci, la présence africaine à Moscou devient une monnaie d’échange. Elle se négocie à Washington, à Bruxelles, à Pékin et à Ankara autant qu’au Kremlin. Les dirigeants qui posent aux côtés de Vladimir Poutine envoient aussi un signal à leurs autres partenaires : rien n’est acquis, tout se discute.
Reste la question de la contrepartie. La Russie pèse peu dans le commerce et l’investissement africains au regard de la Chine, de l’Union européenne ou des pays du Golfe. Sa valeur ajoutée tient à la sécurité, aux céréales, aux engrais et à une diplomatie qui ne pose pas de conditions sur la gouvernance. C’est précisément ce qui séduit les régimes militaires du Sahel, et ce qui limite l’intérêt des démocraties côtières, attentives à leurs relations avec les bailleurs occidentaux et avec les marchés financiers.
Le véritable test viendra après les photos officielles. Si la déclaration finale et le plan 2027-2029 se résument, comme en 2023, à un inventaire d’intentions, le sommet de Moscou confirmera une diplomatie de la vitrine plus que de la transformation. Si, au contraire, des engagements chiffrés et datés en sortent, dans l’énergie, l’agriculture ou la formation, le Kremlin pourra revendiquer un ancrage durable. Pour les capitales africaines, la leçon vaut dans les deux cas : la Russie n’est plus un pari idéologique, c’est un guichet parmi d’autres, que l’on fréquente tant qu’il rapporte.