Vendredi 23 octobre, un communiqué de quelques lignes signé Michael Akuka, directeur de la communication de la Banque centrale du Nigeria (CBN), a fait plus pour l’image du pays que bien des tournées de promotion. JPMorgan Chase, première banque américaine par les actifs, obtient un agrément de principe pour créer JPMorgan Merchant Bank Nigeria Limited, une banque d’affaires tournée vers la banque de gros, les marchés de capitaux et le conseil. Le gouverneur Olayemi Cardoso y voit le signe d’un système financier « stable, compétitif et connecté à l’international ».
L’étape reste préliminaire. Selon la presse économique nigériane, l’agrément de principe n’autorise pas encore l’établissement à opérer : il devra être immatriculé auprès de la Corporate Affairs Commission et satisfaire aux exigences opérationnelles avant d’obtenir une licence définitive. D’après l’agence Bloomberg, citée par Premium Times, JPMorgan a déposé 50 milliards de nairas, environ 38 millions de dollars, auprès de la CBN, et espère une licence complète d’ici la fin de l’année ou au début de 2027. La banque centrale a déjà validé l’équipe dirigeante, avec Adedapo Olagunju au poste de directeur général.
Le retour a valeur de symbole. La présence de la maison mère à Lagos ne date pas d’hier : Chase Manhattan y avait ouvert une succursale en 1961, et le groupe y entretient depuis des années un bureau de représentation, qu’il entend transformer en entité pleinement opérationnelle. Mais la relation a connu des heures sombres. En 2015, JPMorgan avait retiré le Nigeria de son indice d’obligations souveraines des pays émergents, faute de liquidité suffisante sur le marché des changes. Pour une génération de gérants de fonds, ce désaveu avait résumé les années de contrôle des capitaux et de taux de change multiples.
La CBN rattache explicitement sa décision à l’achèvement de la recapitalisation du secteur bancaire, chantier phare du mandat d’Olayemi Cardoso. En relevant fortement les exigences de fonds propres, la banque centrale voulait des établissements capables de financer de grands projets et de résister aux chocs de change. L’arrivée d’un acteur de la taille de JPMorgan vient, à ses yeux, valider l’exercice. « Nous sommes encouragés par l’intérêt croissant des institutions financières internationales pour le Nigeria », a souligné le gouverneur.
Le dossier mûrissait depuis longtemps. Dès avril 2025, le site Nairametrics révélait que JPMorgan préparait une demande de licence de banque d’affaires pour étendre sa présence africaine, et le 20 octobre, le même média faisait état du dépôt auprès de la CBN. Outre le directeur général, la banque centrale a validé trois administrateurs non exécutifs, dont Latter Kevin George et Syed Gabriel Murtaza, ainsi que trois administrateurs indépendants nigérians, signe d’un ancrage local revendiqué.
Il faut toutefois mesurer ce que ce feu vert est, et ce qu’il n’est pas. Une banque d’affaires ne collecte pas l’épargne des ménages et ne prêtera pas aux petites entreprises de Kano ou d’Onitsha. JPMorgan vise les grandes entreprises, les opérations de marché, le financement du commerce et le conseil aux émetteurs, y compris à l’État fédéral lorsqu’il revient sur les marchés internationaux. Son intérêt tient moins à la profondeur du marché intérieur qu’à la position du Nigeria comme plateforme pour les flux de capitaux vers l’Afrique de l’Ouest.
Le calendrier, lui, n’a rien d’anodin. Le 24 octobre, à Kaduna, Bola Tinubu a lancé sa campagne pour un second mandat, en appelant les électeurs à se mobiliser « massivement » le 16 janvier 2027. Le chef de l’État y a défendu ses réformes économiques et imputé à ses adversaires la responsabilité de la vie chère. Dans un communiqué publié le même jour, le camp d’Atiku Abubakar, candidat de l’African Democratic Congress, a dénoncé un discours relevant, selon lui, de l’illusion ou de l’amnésie politique. Pour l’exécutif, l’agrément accordé à JPMorgan tombe à point nommé : il offre une caution internationale à une politique économique dont les ménages ressentent surtout le coût.
C’est là que se loge la tension. Les marchés saluent la discipline monétaire et la convergence des taux de change ; les électeurs jugent le prix du panier de la ménagère. Une banque américaine qui s’installe à Lagos ne fait pas baisser le prix du riz à Ibadan. Et l’histoire nigériane abonde en ouvertures saluées par Wall Street puis remises en cause par un retour du contrôle des changes ou une crise de liquidité en devises. Les investisseurs de portefeuille, qui ont déjà fui le pays par le passé, attendront de voir si les réformes survivent au scrutin.
Le message de JPMorgan est en outre conditionnel. Un dépôt de 38 millions de dollars reste modeste à l’échelle d’un groupe de cette taille, et une licence de banque d’affaires est un engagement réversible. Si le naira replongeait, si l’accès aux devises se grippait de nouveau ou si la campagne débouchait sur des promesses budgétaires intenables, la filiale pourrait demeurer une vitrine plutôt qu’un relais de croissance. La CBN le sait, qui multiplie les signaux de continuité à l’approche du vote.
L’enjeu des prochains mois sera donc double. Pour la banque centrale, transformer un succès d’image en flux de capitaux durables, en attirant d’autres établissements internationaux et en approfondissant un marché obligataire local encore étroit. Pour le pouvoir, éviter que la campagne ne détricote ce que trois années de réformes douloureuses ont construit. JPMorgan a parié sur la confiance retrouvée ; le 16 janvier, ce sont les électeurs qui diront si cette confiance est partagée au-delà des salles de marché de Lagos.