22 octobre 2026
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Analyse Géopolitique

Libye : le vote surprise qui offre la Méditerranée orientale à la Turquie

Le 20 octobre, à Benghazi, le Parlement de l’est de la Libye a ratifié le mémorandum maritime signé avec la Turquie en 2019. L’Égypte le juge « nul et non avenu », la Grèce et l’Union européenne aussi. Six ans après avoir combattu Tripoli et ses alliés turcs, le camp Haftar scelle son virage vers Ankara.

22 octobre 2026 • 4 min 900 mots
Libye : le vote surprise qui offre la Méditerranée orientale à la Turquie
Libye

Mardi 20 octobre 2026, au siège de la Chambre des représentants, à Benghazi, il n’a fallu qu’un vote pour effacer six ans de refus. Sous la présidence d’Al-Salheen Abdel-Nabi, le Parlement de l’est de la Libye a ratifié à l’unanimité l’accord maritime turc, ce mémorandum d’entente sur la délimitation des zones de juridiction en Méditerranée conclu en 2019 entre la Turquie et le gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj, rapporte le Libya Herald. Dans la foulée, les députés ont abrogé deux résolutions de 2020 : la première refusait de ratifier le texte, la seconde appelait à rompre les relations politiques avec Ankara. Le même jour, selon le quotidien grec Proto Thema, Ibrahim Kalin, chef des services de renseignement turcs (MIT), se trouvait en Libye.

Le texte n’est pas nouveau. Il trace une frontière maritime entre la côte sud de la Turquie et l’est libyen en ignorant la Crète, ce que la Grèce et Chypre contestent depuis l’origine. Il fut le pendant politique du soutien militaire turc à Tripoli, alors menacée par l’offensive du maréchal Khalifa Haftar en 2019 et 2020. Que la Chambre installée en Cyrénaïque, adossée au camp Haftar, endosse aujourd’hui l’accord de ses anciens adversaires mesure le chemin parcouru. La Libye reste coupée en deux, entre le gouvernement d’unité nationale reconnu à Tripoli et les autorités de l’Est. Mais à Benghazi, la boussole a tourné.

Ce basculement a été préparé. Le 6 octobre, Aguila Saleh, 82 ans, a perdu la présidence d’une Chambre qu’il dirigeait depuis douze ans, au lendemain d’un vote limitant à un seul mandat de douze mois le perchoir et les vice-présidences, adopté par 98 des 190 députés, selon le quotidien The National. Hostile à la ratification d’après le site grec Parapolitika, l’ancien président a contesté la validité de la séance, qu’il juge dépourvue d’effet juridique. Son successeur, élu de Tobrouk issu de la même tribu, présidait auparavant le groupe d’amitié parlementaire libyo-turc. Une source à Benghazi citée par The National attribue la chute d’Aguila Saleh à sa brouille avec Saddam Haftar, fils du maréchal et considéré comme son successeur, qui a salué l’élection du nouveau titulaire.

Le premier gagnant est Ankara. La Turquie, qui avait sauvé Tripoli, obtient désormais l’adhésion de l’Est. Son ministère des Affaires étrangères a salué une décision qui protège, selon lui, les droits mutuels des deux pays au regard du droit international et du principe d’équité. Des informations publiées le 15 octobre, citant des sources sécuritaires à Benghazi et reprises par Parapolitika, font état de pressions turques sur Saddam Haftar pour accélérer le vote. La portée dépasse le symbole. Selon Proto Thema, la ratification pourrait permettre d’activer un second mémorandum turco-libyen, qui ouvrirait à la compagnie pétrolière publique turque TPAO l’exploration de zones que la Grèce revendique au sud de la Crète.

Le second gagnant est le clan Haftar, qui a fait monter les enchères avant de signer. Le maréchal avait reçu à Benghazi le ministre grec des Affaires étrangères, Giorgos Gerapetritis, le 28 mars 2026, sans prendre d’engagement ; Saddam Haftar s’était rendu à Athènes le 15 juin avec la même prudence, rappelle Proto Thema. Les deux capitales ont été courtisées, Ankara a emporté la mise. Pour la famille qui tient l’Est, l’accord vaut assurance : il fait de l’ennemi d’hier un partenaire des deux rives libyennes et place Benghazi au centre d’un jeu énergétique où l’Europe a besoin de la Libye. Il s’agit moins d’un choix de doctrine que d’une souveraineté transactionnelle, vendue au plus offrant.

Le revers, lui, est égyptien. Le 21 octobre, le ministère des Affaires étrangères de l’Égypte a rejeté la ratification sans nuance. « Cet accord est nul et non avenu », tranche son communiqué, cité par l’agence APA, pour qui le protocole « porte clairement atteinte aux droits souverains de l’Égypte » sur sa zone économique exclusive et son plateau continental, en violation de la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982. Le Caire se réserve le droit de riposter. Giorgos Gerapetritis s’est entretenu au téléphone avec son homologue égyptien, Badr Abdelatty. À Bruxelles, António Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, ont jugé l’accord contraire au droit de la mer et attentatoire aux droits souverains d’États tiers. Israël a, de son côté, condamné le vote.

Encore faut-il que la ratification produise des effets. Une délimitation maritime ne vaut que si elle est opposable ; or aucun riverain, hormis la Turquie, ne la reconnaît. Le vote aggrave aussi la fracture interne. La feuille de route signée en août sous l’égide de la mission de l’ONU prévoit des élections présidentielle et législatives dans un délai de vingt-quatre mois. Elle suppose des institutions qui dialoguent, pas une Chambre qui redessine seule la politique étrangère du pays. L’Union européenne, note Proto Thema, pourrait durcir les conditions de son aide à la Libye. Pour Le Caire, voir son voisin de l’Ouest pactiser avec Ankara sur ses propres eaux est un camouflet diplomatique.

La séance de Benghazi referme le chapitre de la guerre de 2019. Elle en ouvre un autre, plus dangereux parce que moins visible : celui d’une Méditerranée orientale où les frontières maritimes se négocient à coups de votes parlementaires et de visites de chefs du renseignement. Ankara a désormais un pied à Tripoli et l’autre à Benghazi. Athènes compte sur Bruxelles, Le Caire sur le droit de la mer. Les Libyens, eux, n’ont pas été consultés sur ce que valent leurs eaux. Le pétrole sous les fonds marins attendra ; la bataille juridique, elle, commence.

Par Karim Benyahia