6 novembre 2026
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Analyse Géopolitique

Libye : Fawzi Abou Khazam prête serment comme gouverneur de la Banque centrale

En Libye, Fawzi Abou Khazam a prêté serment à Benghazi comme gouverneur de la Banque centrale, deux jours après un vote de la Chambre des représentants. Son prédécesseur dénonçait des pressions sur la dépense, le Haut Conseil d’État reste silencieux, le dinar décroche. Le poste a changé de main, pas le problème.

6 novembre 2026 • 4 min 907 mots
Libye : Fawzi Abou Khazam prête serment comme gouverneur de la Banque centrale
Libye

Mercredi 4 novembre, Fawzi Abou Khazam a prêté serment comme gouverneur de la Banque centrale de Libye devant le président de la Chambre des représentants et plusieurs députés, à Benghazi. Deux jours plus tôt, 78 des 90 élus présents l’avaient désigné. Le même jour, lors d’une réunion consultative où figuraient le nouveau gouverneur et son adjoint Marei Al-Barassi, le président de la Chambre, Al-Salheen Abdel-Nabi, a donné le ton : le système de subventions représente « un gaspillage massif de ressources », a-t-il lancé, selon Libya Herald. La scène paraît technique. Elle consacre pourtant un coup de force : une institution dont le siège se trouve à Tripoli reçoit son chef d’un Parlement qui siège dans l’est, sous contrôle de Khalifa Haftar.

Pour mesurer la portée du geste, il faut revenir à 2024. Naji Issa avait été nommé cette année-là au terme d’une crise qui avait fait chuter la production de pétrole et plongé le pays dans le désordre financier, avec une médiation des Nations unies. En août 2026, il présente sa démission ; la Chambre la refuse. Le 22 octobre, quelques semaines après l’arrivée d’un nouveau président à la tête de l’assemblée, elle l’accepte soudain « sur le principe », sans justifier son revirement, et désigne Fawzi Abou Khazam, membre du conseil d’administration originaire de la région d’Al-Shati, comme intérimaire. Le jour même, la Banque centrale annonce que son siège de Tripoli a été envahi par des inconnus et met en cause le ministère de la Défense, chargé de le protéger. Naji Issa affirme avoir retiré sa démission. Libya Herald parle d’un « coup d’État sans effusion de sang ».

Le fond de l’affaire tient en un mot : la dépense. Naji Issa se plaignait des excès des deux pouvoirs rivaux, accusés d’affaiblir le dinar et d’épuiser les réserves, et disait subir des pressions pour avoir tenté de les contenir. La Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) n’a pas dit autre chose le 23 octobre : continuer de presser la Banque centrale de financer une dépense publique croissante risque d’aggraver la pression sur le change, de nourrir l’inflation et d’accélérer la fonte des réserves, jusqu’à l’agitation sociale. L’avertissement s’adressait à tous les acteurs. Dans un pays où les hydrocarbures assuraient 72 % des recettes publiques en 2024, selon la Banque mondiale, celui qui détient les clés de la banque détient celles de l’État.

Les chiffres disent l’échec commun. Le taux officiel a été dévalué de 14,7 % en janvier, et il tournait autour de 6,42 dinars pour un dollar à la mi-octobre, quand le marché parallèle en demandait 10,30, selon Alwasat, cité par The Rio Times, soit un écart d’environ 60 %. Naji Issa avait promis de ramener le dollar sous les 7 dinars, puis sous les 9 ; il dépassait les 10 la semaine de son éviction. Le budget unifié de 190 milliards de dinars, annoncé le 11 avril comme le premier depuis plus de treize ans, n’a pas éteint la querelle : en octobre, la Banque centrale et la Compagnie nationale de pétrole se disputaient encore les recettes de la quinzaine, 361 millions de dollars pour l’une, environ 1,23 milliard pour l’autre, qui a saisi le procureur général.

Faut-il pour autant lire l’épisode comme une simple prise de contrôle par l’est ? Ce serait aller vite. Fawzi Abou Khazam s’est présenté à Tripoli accompagné d’un comité composé de membres de la Chambre et du Haut Conseil d’État, et la Banque a fait état d’une décision endossée par les deux assemblées, tandis que le premier vice-président du Haut Conseil, Naji Mukhtar, rejetait une « action unilatérale ». Africanews notait le 4 novembre que le Haut Conseil ne s’était toujours pas exprimé sur le vote. Quant au gouvernement de Tripoli et à Abdel Hamid Dbeibah, à la fois Premier ministre et ministre de la Défense selon Libya Herald, ils n’avaient pas réagi à l’opération d’octobre. Ce mutisme ressemble moins à une défaite qu’à un calcul : un gouverneur moins intransigeant sur la dépense peut arranger les deux rives.

Le nouveau venu tente de rassurer. Le conseil d’administration réuni le 28 octobre a créé un comité des risques et un groupe d’experts monétaires extérieurs, et réclamé un budget unifié rapide, une meilleure coordination des dépenses et des réserves protégées, d’après The Rio Times. Les partenaires étrangers regardent de près : le 12 octobre encore, Naji Issa rencontrait à Bangkok Eric Meyer, secrétaire adjoint américain au Trésor, au sujet de l’examen des lettres de crédit. Fawzi Abou Khazam devra reconstruire seul cette confiance, avec un titre encore discuté à Tripoli.

La piste ouverte par Al-Salheen Abdel-Nabi mérite attention. Il réclame un plan de suppression des subventions au carburant, compensé par des hausses de salaire ou une carte dédiée, en rappelant qu’aucun autre pays ne vend le carburant à 15 piastres. Sur le principe, l’argument est solide : le coût des subventions a explosé, et une partie du carburant bénéficie à des étrangers, selon lui. Il a cependant le mérite commode de désigner les consommateurs et les étrangers plutôt que les budgets parallèles des deux camps, qui sont au cœur de l’avertissement de la MANUL.

Le véritable test viendra du prochain arbitrage. Si la Banque centrale refuse de financer une rallonge à ceux qui l’ont installée, Fawzi Abou Khazam gagnera une légitimité que son serment ne lui a pas donnée. Si elle cède, le dinar fera le travail que les communiqués s’efforcent d’éviter, et les Libyens paieront la différence à chaque passage chez le changeur. La Libye n’a pas seulement changé de gouverneur : elle a montré qu’un gouverneur pouvait se remplacer dès qu’il devenait gênant. Le suivant saura ce que coûte le mot non.

Par Karim Benyahia