Mardi 6 octobre 2026, au siège de la Chambre des représentants de Libye, à Benghazi, Aguila Saleh n’était pas là pour assister à sa propre chute. Il avait annulé la séance qu’il avait lui-même convoquée. Elle s’est tenue sans lui, sous la présidence du deuxième vice-président, Misbah Douma, devant 111 députés selon le quotidien Asharq Al-Awsat. En quelques heures, ils ont élu à sa place Al-Salhin Abdelnabi, député de Tobrouk, par acclamation d’après le site Ean Libya. Douze ans et deux mois après son élection, le 5 août 2014, l’homme qui a présidé à toutes les impasses de la transition quittait le perchoir sans qu’aucune motion l’ait visé.
La manœuvre tient en deux séances. La veille, lundi 5 octobre, 102 députés réunis dans la même salle avaient amendé, par 98 voix, la loi n° 4 de 2014 qui sert de règlement intérieur : le mandat de la présidence est ramené à douze mois, une élection doit suivre sous sept jours, la direction en place est gelée. Ni destitution ni défiance, donc, mais une date de péremption à effet immédiat. Aguila Saleh a répliqué par un communiqué qualifiant la réunion de « séance non officielle, sans aucun effet juridique », rapporte le Libya Herald. Il n’a rien dit publiquement depuis. Son premier vice-président, Fawzi al-Nuwairi, a été remplacé par Tarek al-Ashtar, élu par 63 voix contre 47. L’effectif réel de la Chambre varie selon les sources, de 170 à 190 membres ; son porte-parole évoque un quorum de 87, d’après le même journal.
Pourquoi Aguila Saleh a-t-il été écarté de la présidence du Parlement libyen ?
Les frondeurs invoquent la méthode. « Il y avait un fort mécontentement parmi les députés envers la direction précédente, en raison de nombreuses erreurs », a déclaré le député Jebreel Oheida à l’agence Reuters. Le 21 septembre, 86 élus affirmaient avoir été empêchés d’entrer dans l’hémicycle par des hommes en armes, sur instruction de la présidence, selon le site Africa Press ; ils réclamaient depuis huit mois un débat sur le règlement. Le grief est fondé. Saleh a tenu la Chambre comme un bien propre : en septembre 2021, il avait ratifié la loi sur l’élection présidentielle sans la soumettre au vote, avant de se porter candidat à un scrutin qui n’a jamais eu lieu. Le Trésor américain l’avait sanctionné dès mai 2016 pour obstruction au gouvernement d’union.
Quel rôle Saddam Haftar a-t-il joué dans l’éviction d’Aguila Saleh ?
Mais la colère des députés n’explique pas le calendrier. Le 1er octobre, le maréchal Khalifa Haftar et ses fils Saddam et Belqacem recevaient des parlementaires, sans leur président, relate la lettre spécialisée Libya Analysis. Le 5, Misbah Douma voyait le maréchal le jour même du vote. Le 6 au soir, Khalifa Haftar saluait l’élection sans un mot pour le sortant. Saddam, commandant général adjoint de l’Armée nationale libyenne, s’est félicité le lendemain, selon le site égyptien Youm7 : « L’alternance à la présidence de la Chambre renforce la voie de l’unification des institutions de l’État. » Pour l’analyste Emadeddin Badi, cité par l’AFP, Aguila Saleh est « la dernière victime en date de la volonté de Saddam Haftar de centraliser la décision dans l’Est libyen ».
L’affaire dépasse ici le sort d’un octogénaire. Saleh bloquait, mais il bloquait en son nom. Issu de la tribu des Obeidat, il disposait en Cyrénaïque d’une assise propre et d’un levier que les Haftar n’avaient pas : la signature du Parlement, sans laquelle ni budget, ni loi électorale, ni gouvernement ne passent. Il négociait avec Tripoli comme avec Ankara, où il se trouvait encore le 10 septembre aux côtés de Mohamed Takala, président du Haut Conseil d’État.
Qui est Al-Salhin Abdelnabi, nouveau président de la Chambre des représentants ?
Son successeur est lui aussi un Obeidat de Tobrouk, ingénieur civil né en 1964, député depuis 2014. Mais il a été « proposé par le Commandement général », affirme Libya Analysis sur la foi de sources anonymes. Le député Abdul-Nabi Abdul-Mawla va plus loin dans le Libya Observer, média proche de Tripoli : la Chambre serait devenue « une entité subordonnée à Saddam Haftar ».
Le paradoxe est que cette mise au pas peut débloquer ce que l’indépendance de Saleh entravait. L’accord dit « 4+4 », signé à Tripoli le 30 août par des représentants du gouvernement d’Abdul Hamid Dbeibah, du Haut Conseil d’État, de la Chambre et de l’armée de Haftar, promet des élections sous vingt-quatre mois. Un Parlement aligné sur le commandement de Benghazi ne marchandera plus sa signature. L’initiative américaine associée à Massad Boulos, qui envisagerait de laisser la primature à M. Dbeibah et de porter Saddam Haftar à la présidence, y trouverait son compte ; elle est toutefois fragilisée depuis que The Guardian a fait état, le 3 octobre, d’accusations liant ce dernier à des attaques de drones contre des dépôts de carburant.
La Libye risque-t-elle d’avoir deux Parlements ?
Encore faut-il que ce Parlement reste entier. Mohamed al-Menfi, président du Conseil présidentiel, a dénoncé dès la nuit du 5 octobre une démarche menée « hors des cadres constitutionnels ». Le député Ali Abou Zriba, de Zaouïa, refuse de reconnaître la séance et annonce une réunion à Tripoli avec plus de soixante élus. Le Haut Conseil d’État, lui, a rejeté l’accord le 5 octobre, par 72 voix sur 92.
Aucun juge ne tranchera : la justice constitutionnelle est elle-même coupée en deux, rappelle l’analyste Farag Farkash. La mission des Nations unies, que dirige Hanna Tetteh, n’a pas pris position ; elle doit s’exprimer le 14 octobre devant le Conseil de sécurité, deux semaines avant l’expiration de son mandat. Ni Washington, ni Le Caire, ni Ankara n’avaient réagi publiquement le 8 octobre. La Libye avait deux gouvernements et deux armées ; elle risque d’avoir deux Parlements, dont l’un obéit. « La magie s’est retournée contre le magicien », glisse un responsable politique de Benghazi au quotidien The National. Le prochain tour appartient à celui qui a appris le métier en regardant faire le vieil homme.