Vendredi 6 novembre 2026, à Mombasa, la juge Diana Kavedza a prononcé la peine que le Kenya attendait depuis trois ans : 200 ans de prison pour Paul Nthenge Mackenzie, fondateur de la Good News International Church. Le prédicateur avait été reconnu coupable, en octobre, du meurtre de 191 personnes, dont 190 enfants, morts de faim ou tués dans la forêt de Shakahola, sur la côte kényane. Selon le quotidien The Star, la Haute Cour a infligé 100 ans pour les chefs de meurtre par privation de nourriture et 100 ans pour les huit chefs d’homicide direct sur des enfants, les deux séries de peines étant cumulées. Le parquet réclamait la mort. La juge a refusé.
Ce refus n’est pas un geste de clémence. Selon The Star, la juge Kavedza a estimé que le dossier atteignait le seuil fixé par la jurisprudence Muruatetu de la Cour suprême, qui autorise l’examen de la peine capitale, avant de l’écarter au motif qu’elle fermerait toute perspective de rupture avec l’endoctrinement et de réhabilitation. Le Kenya prononce encore la peine de mort, mais n’exécute plus personne depuis des décennies. Deux siècles de détention aboutissent au même résultat pratique, sans exposer le pays aux critiques. La juge a aussi rejeté l’argument de la défense, qui soutenait que les victimes, toutes âgées de moins de seize ans selon le site Pulse, avaient jeûné volontairement.
Le procès a dépassé la seule figure de Paul Mackenzie. Vingt-huit coaccusés ont été reconnus coupables avec lui, du simple ancien de village au fossoyeur, en passant par les hommes de main et les cuisiniers, selon Pulse. Le directeur des poursuites publiques avait requis la réclusion à perpétuité pour vingt-sept d’entre eux. Deux coaccusés ont écopé de 160 ans chacun ; l’un d’eux, Enos Amanya Ngala, avait plaidé coupable des 191 chefs. La juge a retenu la responsabilité principale de Mackenzie, qui ordonnait à ses fidèles de jeûner jusqu’à la mort et commandait des violences contre les enfants qui résistaient ou tentaient de fuir. Certains condamnés ont dit à l’audience leur intention de poursuivre le jeûne en détention.
Une phrase du jugement résume l’affaire mieux que les chiffres. « Le système de soutien des adultes a failli », a déclaré la juge, selon la traduction des propos rapportés en anglais par The Star. Les parents ont livré leurs enfants à la faim, les voisins n’ont rien dit, et les autorités locales n’ont rien vu, ou rien voulu voir. La juge a ajouté que l’abus de confiance s’étendait bien au-delà de l’exploitation de l’autorité spirituelle. Shakahola n’est pas seulement le crime d’un gourou. C’est l’échec d’une chaîne entière de vigilance, de la famille à l’administration, dans une région côtière où l’État reste lointain. Le jugement de Mombasa a le mérite de nommer cette chaîne, maillon par maillon, au lieu de s’arrêter au seul visage du prédicateur.
Le bilan humain dépasse d’ailleurs largement le dossier jugé. Les exhumations successives dans la forêt ont porté le nombre total de morts au-delà de 400, selon Pulse. Le procès de Mombasa ne couvrait que 191 victimes, celles pour lesquelles l’accusation disposait de preuves suffisantes. Pour les familles, la peine ne referme rien. Suleiman Ziro, qui a perdu six enfants et sa femme en 2023, a salué le verdict tout en réclamant la restitution des corps, selon une revue de presse d’allAfrica. La défense de Paul Mackenzie conteste le jugement. Le combat judiciaire n’est donc pas clos, et le deuil de nombreuses familles reste suspendu à l’identification des restes.
Le verdict met surtout le législateur face à son inaction. Après la découverte des premières fosses, en 2023, la classe politique avait promis d’encadrer les mouvements religieux. Le projet de loi sur les organisations religieuses, déposé au Sénat par Danson Mungatana, prévoyait un régime d’enregistrement et des sanctions allant jusqu’à cinq millions de shillings d’amende ou cinq ans de prison pour les opérateurs voyous. Il a été retiré par son auteur sous la pression des responsables religieux, « pour permettre un consensus plus large », selon le quotidien People Daily. Les Églises ont mis en place à la place un groupe de travail d’autorégulation. Le contraste est saisissant : la justice a frappé fort, la loi est restée muette.
Ce recul s’explique. Au Kenya, les Églises pèsent lourd dans la vie publique, et toute tentative de contrôle est dénoncée comme une atteinte à la liberté de culte, garantie par la Constitution de 2010. Les responsables politiques, à l’approche des élections générales prévues en 2027, ont peu d’intérêt à affronter les chaires. Le sénateur Mungatana a d’ailleurs souligné que le retrait de son texte n’affectait en rien les poursuites contre Paul Mackenzie. Juridiquement exact, l’argument esquive la question de fond : sans registre, sans contrôle des financements, sans obligation de signalement des enfants déscolarisés, rien n’empêche un nouveau prédicateur de s’installer dans une autre forêt. La question dépasse Shakahola : elle touche tous les lieux de culte qui prospèrent hors de tout contrôle administratif.
La peine de 200 ans est une réponse à un crime. Elle n’est pas une politique publique. Le Kenya dispose désormais d’un jugement exemplaire, d’une jurisprudence détaillée sur la responsabilité des complices et d’un catalogue des failles qui ont permis le massacre. Il lui manque l’essentiel : un cadre qui rende la prochaine Shakahola impossible, et non seulement punissable.