Lundi 19 octobre 2026, à Mombasa, la juge Diana Kavedza, de la Haute Cour, a posé un verdict sur l’une des pires tragédies de l’histoire récente du Kenya. Paul Nthenge Mackenzie, pasteur autoproclamé, et 28 coaccusés ont été reconnus coupables de 191 meurtres commis dans la forêt de Shakahola, dans le comté de Kilifi, rapporte Citizen Digital. Selon la cour, les accusés ont radicalisé leurs fidèles jusqu’à provoquer la mort de 190 enfants et d’un adulte. La peine sera prononcée le 6 novembre. Mackenzie et ses coaccusés avaient plaidé non coupable en 2024.
Le tribunal a entendu plus de 120 témoins sur des faits survenus entre 2021 et 2023 dans un ranch d’environ 800 acres. L’accusation a décrit une « hiérarchie structurée de la mort » : les enfants d’abord, puis les adolescents, les femmes et enfin les hommes. Le jeûne extrême, ordonné par Mackenzie, devait permettre aux fidèles de « rencontrer Jésus ». Le bureau du directeur des poursuites publiques, dirigé par Renson Ingonga, a précisé sur X que l’ordre de jeûner « passait par les anciens des villages », selon The Eastern Herald. La défense, elle, a plaidé un dossier reposant sur des preuves indirectes, des ouï-dire et des expertises médico-légales peu concluantes.
Le verdict est une victoire pour une justice kényane souvent accusée de lenteur. Il n’en laisse pas moins un angle mort considérable. Les 191 chefs d’accusation ne couvrent pas la moitié des victimes : la Commission nationale des droits de l’homme du Kenya (KNCHR) recensait 429 morts en 2024, et Mackenzie a été inculpé en janvier 2026 pour 52 autres corps découverts dans un village voisin, selon Citizen Digital. Il doit encore répondre d’accusations distinctes d’homicide involontaire et de terrorisme, qu’il conteste. Pour 112 des victimes retenues dans ce procès, la cause du décès n’a pas pu être établie, d’après le détail des poursuites cité par The Eastern Herald ; 76 sont mortes de faim, les autres d’asphyxie, de compression du cou ou d’un traumatisme crânien. Certaines n’ont toujours pas été identifiées.
Le plus troublant n’est pas ce que la cour a établi, mais ce que l’État savait. Mackenzie, fondateur en 2003 de la Good News International Church, avait été arrêté en 2017 pour radicalisation, puis acquitté. Il l’avait été de nouveau en 2019, après la mort de deux enfants affamés à Shakahola, rappelle Citizen Digital. Il assurait avoir fermé son Église cette même année. Rien, dans le droit kényan, n’obligeait pourtant quiconque à vérifier ce que devenaient ses fidèles, regroupés sur un ranch isolé de l’arrière-pays de Kilifi. Le drame n’a éclaté qu’en avril 2023, sur l’alerte d’une organisation de défense des droits humains. Les fosses étaient alors déjà creusées, et les morgues locales ont fini par manquer de place, au point d’interrompre un temps les exhumations. Shakahola n’a donc pas été une surprise : ce fut un signal ignoré à deux reprises.
Le pouvoir politique avait promis d’en tirer les leçons. Un groupe de travail présidé par le révérend Mutava Musyimi a remis en juillet 2024 un rapport recommandant une Commission des affaires religieuses et un modèle hybride, mêlant autorégulation et contrôle public. En octobre 2024, William Ruto assurait pourtant, devant les fidèles de l’AIC Milimani, qu’il n’y aurait « aucune limitation » de la liberté de culte. En juillet 2025, le Conseil des ministres a approuvé un projet de régulation des organisations religieuses, selon The Star. À l’automne 2025, le projet de loi qui l’accompagnait suscitait encore une levée de boucliers : la Deliverance Church y voyait une mise sous tutelle, le Conseil suprême des musulmans du Kenya (Supkem) jugeait suffisante la loi sur les associations, et la Pentecostal Voice of Kenya réclamait son retrait pur et simple. Les sources récentes consultées ne font pas état de son adoption.
Le dilemme est réel. Dans un pays très majoritairement chrétien, confier à l’État le droit d’enregistrer ou de radier une Église revient à lui donner prise sur des institutions qui pèsent lourd dans le débat public et pendant les campagnes électorales. Les Églises le savent, le pouvoir aussi. Mais l’absence de cadre a un coût, et Shakahola l’a chiffré. Entre la tutelle autoritaire et le laisser-faire, il existe pourtant une voie étroite : imposer la transparence financière, protéger les mineurs, donner aux services sociaux les moyens d’intervenir quand des enfants cessent d’aller à l’école ou de s’alimenter. Aucune de ces mesures n’exige de juger une doctrine. Le Kenya dispose déjà d’une législation sur la protection de l’enfance ; ce qui lui manque, c’est un mécanisme pour l’appliquer à l’intérieur d’enceintes religieuses fermées.
Le 6 novembre, la juge Kavedza fixera les peines. Le procès aura rendu justice à 191 victimes. Il ne dira rien des centaines d’autres, ni des responsables qui ont laissé Mackenzie prêcher après deux arrestations. Pour les familles, qui attendent encore l’identification de certains proches, la sentence ne sera qu’une étape : les procès pour homicide involontaire et pour terrorisme prolongeront le dossier. À moins d’un an de la présidentielle d’août 2027, peu de responsables politiques auront envie d’ouvrir le front des Églises. C’est précisément pour cela que la question mérite d’être posée maintenant, avant qu’une autre forêt ne livre ses fosses.