Dimanche 11 octobre 2026, les forces fédérales de l’Éthiopie et une milice alliée sont entrées à Adwa, dans le nord-ouest du Tigré, sans tirer, selon des témoins cités par l’AFP. La veille, les combattants du Front populaire de libération du Tigré (TPLF) avaient quitté la ville, située à une quarantaine de kilomètres de la frontière érythréenne. Le gouvernement d’Abiy Ahmed n’a pas eu à livrer bataille. Les habitants, eux, ont découvert l’autre visage de ces relèves : magasins fermés, institutions publiques pillées pendant la nuit, y compris l’hôpital d’Adwa. « Les routes sont désertes. Les gens ont très peur des vols », a confié un résident à l’agence. Le vice-président du TPLF, Amanuel Assefa, a refusé de commenter.
La prise est symbolique. C’est à Adwa qu’en 1896 l’armée de l’empereur Ménélik II a battu les troupes italiennes, une victoire qui fonde le récit national éthiopien et nourrit l’imaginaire panafricain. Elle couronne surtout trois semaines de contre-offensive. L’alliance rebelle avait été proclamée le 20 septembre sur la télévision du gouvernement régional du Tigré, par le président d’un mouvement Fano, rapporte The New Humanitarian. Le 23 septembre, cette coalition de sept groupes armés, dont le TPLF, les milices amhara Fano et l’Armée de libération oromo, a lancé ses attaques et s’est emparée de l’aéroport de Mekele, selon l’AFP et ce même média spécialisé. Début octobre, l’armée fédérale et la Tigray Peace Force, milice progouvernementale, ont repris la capitale régionale, que la direction du TPLF avait déjà quittée pour les campagnes du nord. Adigrat a également été reprise.
Pour Abiy Ahmed, au pouvoir depuis 2018, le calendrier est idéal. Le Premier ministre a été reconduit le 5 octobre par la nouvelle Assemblée, issue des législatives du 1er juin remportées massivement par son Parti de la prospérité, rappelle le site Financial Afrik. Le jour même où ses troupes entraient à Adwa, Ethiopian Airlines reprenait ses vols vers Mekele, interrompus depuis le 23 septembre. À l’aéroport, Getachew Reda, ancien dirigeant du Tigré devenu conseiller d’Abiy Ahmed, était accueilli par ses partisans aux côtés du chef du renseignement, Redwan Hussein. « Nous apporterons un changement visible, un changement qui va au-delà du simple espoir », a-t-il promis. Le pouvoir fédéral ne veut pas seulement reprendre le Tigré. Il veut y installer une autre direction tigréenne.
Les villes tombent, mais l’adversaire n’est pas défait. Le TPLF a évacué Mekele, puis Adwa, sans s’y faire détruire. Pour un mouvement qui a gouverné la région pendant des décennies, l’abandon des villes reste pourtant un aveu de faiblesse. Son président, Debretsion Gebremichael, aurait annoncé le choix d’une « guerre mobile », selon The New Humanitarian. Le 4 octobre, une frappe de drone sur un hôtel d’Adwa a blessé entre cinq et neuf personnes ; d’après des sources de l’observatoire ACLED, des dirigeants du TPLF, peut-être Debretsion lui-même, s’y trouvaient, sans que cela soit confirmé. Le schéma rappelle la guerre de 2020 à 2022 : l’armée fédérale contrôle les axes et les centres urbains, les rebelles se replient vers les hauteurs et attendent leur heure.
Le véritable déplacement du conflit se joue à la frontière. Addis-Abeba accuse l’Érythrée, le Soudan et l’Égypte de soutenir l’alliance rebelle, ce que les trois pays démentent. Début octobre, l’Érythrée a rompu ses relations diplomatiques avec l’Éthiopie, rapporte l’AFP. Selon des sources locales citées par The New Humanitarian, des forces érythréennes ont franchi la frontière et participé à des affrontements, avant d’être visées par deux jours de frappes de drones éthiopiens ; Asmara dément toute incursion. Addis-Abeba a fermé l’ambassade d’Érythrée et expulsé un diplomate égyptien, tandis que l’Érythrée, l’Égypte et le Soudan ont publié une déclaration commune avec la Somalie. Le régime d’Issayas Afeworki qualifie la condamnation éthiopienne de « déclaration de guerre » et y voit le prétexte d’une conquête du port d’Assab, sur la mer Rouge. L’allié d’Abiy contre le TPLF en 2020 est aujourd’hui soupçonné de soutenir son ancien ennemi.
Le coût humain s’empile sur une crise jamais résorbée. Quatre ans après la fin de la guerre de 2022, environ un million de personnes restent déplacées au Tigré et près de quatre millions, plus de la moitié de la population, ont un besoin urgent d’aide, selon The New Humanitarian, qui signale aussi des risques de poches de famine liées à la sécheresse. Le média relève en outre des activités signalées des Forces de soutien rapide soudanaises dans la région du Benishangul-Gumuz, autre foyer de risque. Les pillages d’Adwa montrent que la reprise d’une ville ne signifie pas le retour de l’État. Dans une région où la précédente guerre a laissé le souvenir d’exactions commises par toutes les parties, chaque entrée sans combat est aussi un test de comportement pour l’armée fédérale.
Abiy Ahmed tient donc les villes, le calendrier politique et une partie des élites tigréennes. Il ne tient ni les montagnes ni la frontière. The New Humanitarian estime qu’une guerre ouverte entre États pourrait n’être plus qu’à « quelques incidents » de distance. Il esquisse trois scénarios pour les six prochains mois : une prolifération de groupes armés soutenus de part et d’autre, une impasse prolongée dans les hautes terres, ou un conflit interétatique. À Adwa, l’Éthiopie a reconquis le symbole d’une victoire contre un envahisseur étranger. L’ironie de l’histoire voudrait que la suite de cette guerre se décide face à un voisin, et non plus seulement contre une rébellion.