28 octobre 2026
Sans publicité
Analyse Sécurité

Éthiopie : dans l’Oromia, la foi orthodoxe devient une cible de guerre

Soixante chrétiens orthodoxes tués en quelques jours dans la zone d’Arsi, en Oromia : le saint-synode de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo dénonce un acte « répréhensible et inhumain ». Addis-Abeba accuse une coalition rebelle, l’Armée de libération oromo se tait. Au sud de la capitale, la guerre éthiopienne prend un visage confessionnel.

28 octobre 2026 • 4 min 876 mots
Éthiopie : dans l’Oromia, la foi orthodoxe devient une cible de guerre
Éthiopie

Le lundi 26 octobre 2026, à Addis-Abeba, l’ouverture de l’assemblée plénière du saint-synode de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo a commencé par un réquisitoire. Les évêques y ont lu une déclaration qualifiant de « répréhensible et inhumain » le massacre de soixante fidèles dans la zone d’Arsi, en Oromia, selon l’agence OSV News. Le décompte de l’Église est précis : quatorze morts le 20 octobre dans le district de Merti, puis quarante-six le 24 octobre dans plusieurs villages du district voisin de Shirka. Plus de vingt blessés graves ont été hospitalisés et une vingtaine de maisons ont été réduites en cendres. Le synode réclame que les auteurs soient traduits en justice et que des forces de sécurité soient déployées.

Sur le terrain, les témoignages recueillis par l’agence Associated Press décrivent une attaque menée par un groupe armé non identifié contre des églises et des habitations orthodoxes, qui a dégénéré en affrontements avec des milices locales tout au long de l’après-midi et de la soirée du samedi. Un habitant du quartier de Chole raconte avoir perdu sa sœur et son oncle, et affirme que plusieurs membres de sa famille ont été pris en otage. Les bilans divergent : au moins quarante-trois morts et dix-huit blessés selon des résidents et l’ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED), quarante-six selon un diacre d’une église attaquée. L’accès des médias à la région est sévèrement restreint, ce qui rend toute vérification indépendante difficile.

L’Oromia n’est pas une périphérie. C’est l’État le plus vaste et le plus peuplé d’Éthiopie, avec environ quarante millions d’habitants, et le théâtre d’une insurrection ancienne portée par l’Armée de libération oromo (OLA), classée organisation terroriste par Addis-Abeba. Les communautés musulmanes, protestantes et orthodoxes y cohabitent depuis des générations. Dans l’Arsi, une première attaque, entre fin mai et début juin, avait fait une dizaine de morts et avait été attribuée à l’OLA par les autorités, rappelle Vatican News. Selon un rapport du Conseil éthiopien des droits de l’homme publié en juillet 2026, cité par AllAfrica, 458 personnes ont été tuées dans la zone en quatre ans.

La nouveauté tient à la cible. ACLED indique que l’attaque de Shirka « serait motivée par la religion » et relève une hausse des violences contre les chrétiens orthodoxes de la région depuis février 2023, accélérée depuis l’an dernier. Selon AP, les groupes armés exploitent de plus en plus les tensions entre musulmans, protestants et orthodoxes, et la religion sert désormais à mobiliser des combattants. Le saint-synode parle d’une violence « constamment et continuellement en escalade ». Ce glissement est lourd de sens dans un pays où l’Église orthodoxe est historiquement associée au pouvoir central et aux élites des hauts plateaux. Frapper ses fidèles en Oromia, c’est frapper, aux yeux des assaillants, le symbole d’un État perçu comme étranger. C’est aussi offrir à chaque camp un récit de persécution, le plus efficace des carburants pour une guerre civile.

La réponse officielle reste en retrait. La Commission éthiopienne des droits de l’homme, organisme public, s’est contentée de dire qu’elle « suivait la situation », rapporte AP. Le gouvernement fédéral, lui, a désigné un coupable. Selon la BBC, citée par OSV News, les autorités accusent une coalition rebelle récemment formée, présentée comme une alliance pour la survie, qui réunirait l’OLA, le Front populaire de libération du Tigré et des milices amhara Fano. Addis-Abeba affirme que ce réseau, allié aux rebelles tigréens depuis environ un mois, cherche à attiser les tensions ethniques et religieuses pour détourner l’attention de ses revers dans le nord, selon Vatican News. L’OLA n’a pas commenté ces attaques ; elle a nié par le passé des tueries comparables.

Cette lecture gouvernementale n’est pas absurde, mais elle est commode. Elle permet de rattacher le drame de l’Arsi à la guerre qui a repris au Tigré le mois dernier, et de présenter l’armée fédérale comme le seul rempart des minorités. Elle évite aussi la question que posent les évêques : pourquoi des villages exposés depuis des années n’étaient-ils pas protégés ? La multiplication des fronts, au Tigré, en Amhara et en Oromia, étire les forces de sécurité au point de laisser des districts entiers aux milices locales. À Shirka, ce sont elles qui ont tenu tête aux assaillants pendant des heures.

Le risque est double. À court terme, la peur peut pousser les familles orthodoxes de l’Arsi à fuir vers les villes, vidant des campagnes déjà fragilisées et nourrissant des représailles. Pendant les tueries, les églises des villages voisins ont servi de refuge aux habitants en fuite, selon des témoignages recueillis par Vatican News ; elles risquent de devenir les camps de déplacés d’une crise que personne ne veut nommer. À plus long terme, la confessionnalisation d’un conflit jusque-là pensé en termes ethniques et politiques changerait sa nature, et compliquerait toute négociation. Une guerre de territoires se négocie ; une guerre de croyances se nourrit de ses martyrs.

La suite dépendra de gestes concrets. Si Addis-Abeba déploie des forces dans l’Arsi, ouvre une enquête crédible et laisse les journalistes accéder aux villages de Shirka et de Merti, l’État pourra prétendre protéger tous ses citoyens, quelle que soit leur foi. S’il se contente de désigner un ennemi, le massacre du 24 octobre restera ce que les évêques redoutent : une étape de plus, et non la dernière, dans une escalade que plus personne ne semble en mesure d’arrêter.

Par Chioma Bennett