Mardi 6 octobre 2026, le ministère des Finances du Cameroun a annoncé une opération que les financiers appellent un « tap » : une rallonge de 300 millions de dollars sur une obligation internationale déjà en circulation, l’eurobond arrivant à échéance en janvier 2033, au coupon de 8,875 %. Si elle est entièrement placée, l’encours de cette souche passera de 850 millions à 1,15 milliard de dollars, détaille l’Agence Ecofin. Standard Chartered Bank arrange l’opération ; Horus Investment Group et Blend Finance conseillent l’État. Les fonds financeront les priorités du budget 2026, et une partie sera consacrée à l’apurement des arriérés de paiement, précise l’agence.
Le prix de cet argent n’a pas été communiqué. Le marché, lui, l’a déjà fixé. Le 6 octobre, l’obligation se traitait entre 95,5 et 96 cents par dollar de nominal, soit un rendement proche de 10,1 %, calcule le site Camer.be. C’est peu ou prou ce que le Cameroun avait payé le 28 janvier 2026, lorsqu’il avait levé 750 millions de dollars avec un rendement final de 10,12 %, sur un carnet d’ordres supérieur au milliard. Le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, y avait vu la preuve que « les investisseurs internationaux croient en l’économie camerounaise ». Avec la rallonge, l’État aura emprunté plus d’un milliard de dollars sur les marchés internationaux depuis janvier, environ 581 milliards de francs CFA.
La justification officielle tient en une phrase : s’appuyer sur « un titre connu des investisseurs », selon le ministère cité par Camer.be. Le Cameroun reste noté B- par S&P, B par Fitch et Caa1 par Moody’s, et le FMI le classe en risque élevé. Le ratio d’endettement, lui, n’a rien d’alarmant : 15 416 milliards de francs CFA fin mars 2026, soit 44,3 % du PIB, loin du seuil de 70 % fixé par la CEMAC. Le problème n’est pas le stock. C’est la trésorerie. Le budget 2026, de 8 816,4 milliards de francs CFA, en hausse de 14 %, affiche un besoin de financement de 3 197 milliards, soit 8,8 % du PIB, dont environ les deux tiers doivent venir de l’extérieur, selon Camer.be. Une obligation durable de 690 millions de dollars est encore en préparation, sans calendrier.
La mission du FMI conduite par Christine Dieterich, arrivée à Yaoundé le 17 septembre, l’a dit avec la prudence d’usage. Selon le ministère des Finances, cité par le site EcoMatin, le Fonds estime que « certaines tensions observées au niveau de la trésorerie et de la dette méritent une attention particulière ». Les intérêts devraient absorber 9,5 % des recettes publiques en 2026, contre 6,9 % en 2021, d’après un document présenté aux investisseurs à Londres début septembre. La facture énergétique s’alourdit aussi : le coût d’importation du gazole est passé de 653,85 francs CFA le litre en juillet à 974,93 en octobre, quand le prix à la pompe reste bloqué à 828 francs à Douala, rapporte Investir au Cameroun. L’État paie la différence, 430,30 francs par litre en octobre. L’objectif d’un déficit de 1,7 % du PIB en 2026 s’éloigne, après 1,5 % en 2024 et 2,1 % en 2025. Louis Paul Motaze l’a reconnu à sa manière devant la mission : gérer la dette, c’est aussi « maîtriser son coût, sa maturité et ses risques ».
C’est dans ce contexte que la rallonge prend son sens. Les arriérés intérieurs ne sont pas une abstraction : ce sont des entreprises du bâtiment, des fournisseurs de l’administration, des prestataires de Douala et de Yaoundé qui attendent d’être payés. Depuis 2024, l’État a réglé 463,3 milliards de francs CFA sur un stock d’arriérés accumulés entre 2000 et 2019 et validé à 752,1 milliards, selon EcoMatin. Un nouvel audit, lancé en août, doit recenser la dette flottante née entre 2020 et 2025. Le budget 2026 réserve 400 milliards à l’apurement, avec l’objectif de solder le tout fin 2027. Payer ses fournisseurs avec un eurobond à 10 % revient à transformer une dette intérieure, en francs CFA, en dette extérieure chère et libellée en dollars. En janvier, Yaoundé aurait couvert ce risque par un swap en euros ; rien n’indique encore qu’il en ira de même cette fois.
L’argument inverse se défend. Les arriérés étranglent le secteur privé, et un État qui paie ses fournisseurs soutient plus sûrement l’activité qu’un budget d’investissement voté puis inexécuté. Rouvrir une souche existante plutôt que d’en créer une nouvelle renforce la liquidité du titre, plaide Stéphane Défo, directeur général de Horus Investment Group. Le décret présidentiel n° 2026/013 du 21 janvier 2026 autorise jusqu’à 1 650 milliards de francs CFA d’emprunts, dont 1 000 milliards sur les marchés extérieurs : il resterait environ 419 milliards de marge, selon Camer.be. L’opération est légale, prévue, presque routinière. Le site la résume d’une formule : elle « n’est pas un luxe. C’est une nécessité. »
Tout dépend désormais d’un autre guichet. Le dernier programme du Cameroun avec le FMI s’est achevé en 2025, et Yaoundé espère conclure un nouvel accord en marge des assemblées annuelles du Fonds et de la Banque mondiale à Bangkok, selon une source citée par EcoMatin. En juillet, le gouvernement écrivait que le financement des budgets 2027 à 2029 dépendait de la « conclusion attendue d’un nouveau programme économique et financier ». Sans ce sceau, le marché continuera de facturer le Cameroun autour de 10 %, cinq fois ce que paie un emprunteur noté AAA. Avec lui, l’eurobond 2033 deviendra une passerelle. D’ici là, il reste le prix de l’impatience.