5 novembre 2026
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Analyse Géopolitique

Siguiri, la frontière invisible de l’or ouest-africain

Plusieurs milliers d’orpailleurs burkinabè auraient quitté la Guinée sous la pression du coup de balai aurifère de Siguiri. Ouagadougou envoie son ministre de la Sécurité à Bamako, appelle au calme et ne reproche rien à Conakry. Derrière le silence diplomatique, une question : à qui appartient l’or artisanal de la sous-région ?

5 novembre 2026 • 4 min 894 mots
Siguiri, la frontière invisible de l’or ouest-africain
Guinée

Le Burkina Faso a dépêché mercredi 4 novembre à Bamako son ministre de la Sécurité, le commissaire divisionnaire Mahamadou Sana, au chevet d’orpailleurs refoulés de Guinée et arrivés en territoire malien. Reçu par le général de division Daoud Aly Mohammedine, ministre malien de la Sécurité et de la Protection civile, l’envoyé du capitaine Ibrahim Traoré venait, selon Burkina24, « faciliter leur retour au Burkina Faso dans des conditions dignes et sécurisées ». La veille, une dépêche de l’Agence d’information du Burkina parlait de plusieurs milliers de ressortissants chassés des sites artisanaux et promettait un retour dans la « dignité et la décence ». Aucun chiffre officiel n’a été publié. Aucune des communications relayées ne formule non plus le moindre reproche à l’égard de Conakry.

Ce reflux coïncide avec un durcissement dont le texte de référence a été signé à Conakry le 2 novembre. Cinq ministres guinéens, dont Bouna Sylla aux Mines, Ibrahim Kalil Condé à la Défense nationale et le général Ahmed Mohamed Oury Diallo à la Sécurité, y décrètent l’interdiction totale de l’exploitation anarchique de l’or dans la région administrative de Siguiri, avec un déploiement permanent des forces de défense et de sécurité, « de jour comme de nuit ». La troisième mesure vise directement les étrangers : contrôle de l’identité et de la régularité du séjour sur les sites, puis, pour ceux en situation irrégulière, les « procédures prévues par la loi ». Le lendemain, la télévision publique annonçait que le président Mamadi Doumbouya radiait 22 administrateurs territoriaux, dont le colonel Fayimba Mara, préfet de Siguiri et gouverneur par intérim, accusés d’avoir favorisé ou laissé prospérer l’orpaillage illégal, rapporte Courrier Régional.

Prise isolément, la décision guinéenne se défend. Le communiqué conjoint détaille des sols détruits par les engins lourds, l’ensablement du Niger et du Tinkisso, un site Ramsar menacé, le mercure et le cyanure dans les cours d’eau. Personne de sérieux ne contestera à un État le droit de protéger son fleuve. Il serait pourtant naïf de n’y voir qu’une opération verte. Le même texte réserve l’achat et la vente de l’or de la région aux seuls comptoirs agréés, au moment précis où Conakry inaugurait, le 1er novembre, sa raffinerie de Gbessia. Or, d’après l’AFP, 50 des 70 tonnes produites l’an dernier provenaient de l’exploitation artisanale informelle, dont une partie transite par des pays voisins comme le Mali. Vider les placers de leurs travailleurs étrangers, c’est aussi reprendre la main sur un flux qui échappait au Trésor guinéen.

La réaction de Ouagadougou intrigue davantage. Le gouvernement burkinabè, rarement avare de mots sur la souveraineté, appelle ses concitoyens au calme et à la retenue, et leur demande de ne pas céder « à la manipulation et à la désinformation », selon Guinee7. Ce ton s’explique sans doute par une position inconfortable. Difficile de contester à un voisin la mainmise sur son or quand on a soi-même fait de la mine un instrument de souveraineté. L’or brut représentait 94 % de la valeur des exportations burkinabè à fin août, selon les données de la Direction générale de l’économie et de la planification publiées le 20 octobre. Une rente de cette ampleur n’a visiblement pas retenu au pays ceux qui partent creuser à Siguiri, et aucune communication officielle ne s’aventure à expliquer pourquoi.

Le Mali, lui, encaisse le choc logistique. Burkina Média explique le choix de Bamako par le parcours emprunté par une partie des personnes refoulées, et Burkina24 rappelle que les deux capitales appartiennent à la Confédération des États du Sahel. La solidarité de l’AES trouve ici un terrain concret, mais aussi sa limite : elle organise le retour, elle ne négocie rien avec Conakry, qui n’en est pas membre. La présidence burkinabè a par ailleurs annoncé pour jeudi 5 novembre une visite de travail et d’amitié du général Assimi Goïta à Ouagadougou, sans que l’annonce mentionne ce dossier. Il mériterait pourtant d’y figurer.

Reste une fragilité que Conakry n’a pas levée. Aucun responsable guinéen cité dans les comptes rendus consultés n’a précisé le nombre de personnes visées ni le nombre de procédures engagées. Les médias burkinabè eux-mêmes hésitent entre « expulsés » et « refoulés », et Burkina Média emploie le conditionnel. La nuance n’est pas sémantique : une expulsion suppose une décision, une procédure, un recours. Or la radiation des 22 administrateurs constitue un aveu. Si ces chantiers ont prospéré, c’est que des représentants de l’État guinéen les ont favorisés ou tolérés, selon l’accusation même du pouvoir. Le communiqué va plus loin et interdit à tout citoyen de protéger une personne visée par ces contrôles, sous peine de sanctions disciplinaires et de poursuites. Les orpailleurs étrangers paient aujourd’hui, au moins en partie, la défaillance d’une administration qui les a laissés s’installer.

Le précédent aurait dû instruire. En août 2019 déjà, Guinéenews rapportait que les expulsions de Burkinabè des zones minières figuraient au menu d’un tête-à-tête entre Alpha Condé et Roch Marc Christian Kaboré. Sept ans et plusieurs coups d’État plus tard, aucun cadre régional connu ne régit la circulation de ces travailleurs, alors que l’or, lui, passe les frontières. Le nombre exact de personnes à rapatrier, les moyens et le calendrier restent à préciser, note Burkina Média. Les rapports hebdomadaires exigés des commissions de défense de Siguiri diront si l’opération tient dans la durée. Sans accord entre Conakry, Bamako et Ouagadougou sur le statut des orpailleurs, la prochaine ruée appellera le prochain refoulement. L’or voyage sans passeport. Ceux qui le creusent, désormais, ne le peuvent plus.

Par Aïssatou Diallo