Jeudi 5 novembre, au centre de résultats de Midrand, en Afrique du Sud, Gwede Mantashe a tenté d’endiguer la marée des municipales. « Nous pouvons progresser », a assuré le président national de l’ANC, cité par Reuters, alors que 28 % des bulletins étaient dépouillés et que son parti plafonnait à 32 %, en rappelant que les grandes zones et les townships restaient à compter. Au pointage le plus avancé consulté par notre rédaction, avec 72 % des bureaux traités selon The Outlier, à partir des données de la Commission électorale indépendante (IEC), l’ANC stagnait à 31,9 % au scrutin proportionnel. Louw Nel, d’Oxford Economics Africa, avait prévenu : le parti fait « moins bien que prévu, alors que les attentes étaient déjà faibles ». Ces chiffres restent provisoires. Ils suffisent toutefois à fixer le fait politique majeur : l’ANC perd les villes sans perdre le pays, et cet écart va gouverner la suite.
Le recul est d’une ampleur inédite. En 2021, déjà son pire résultat, le parti de Cyril Ramaphosa avait recueilli 45,6 % des voix, selon le récapitulatif de BusinessTech. Le voici à environ 14 points en dessous, devant l’Alliance démocratique (DA) à 24,8 %, le parti uMkhonto weSizwe (MK) de Jacob Zuma à 8,9 %, les Combattants pour la liberté économique (EFF) à 6,2 %, ActionSA à 5 % et l’IFP à 4,6 %. Le Parti communiste, allié historique, présent sous ses propres couleurs, pèse 2,4 %. La participation, autour de 51 % dans les bureaux comptés, dépasse les 46 % de 2021. Les mécontents sont allés voter, ce qui change le diagnostic : on a moins assisté à une grève des urnes qu’à un transfert.
La carte explique tout. À Johannesburg, la DA recueille 40,5 % avec 46 % des voix comptées, contre 26,1 % il y a cinq ans ; au Cap, elle atteint 61,6 %. Elle mène aussi à Tshwane avec 32,7 %, à Ekurhuleni avec 29,6 %, à Nelson Mandela Bay avec 44,3 % et jusqu’à Mangaung avec 37,4 %, dans une métropole que l’ANC tenait seul. À eThekwini, le MK domine avec 45,9 %, sur seulement 29 % de voix comptées. Le parti de Mandela ne conserve la tête que dans une seule des huit métropoles, Buffalo City, à 41,5 %, contre 59,4 % en 2021. Partout, l’économie urbaine lui échappe, de Pretoria à Durban.
Le tableau rural corrige pourtant les conclusions hâtives. Sur 205 conseils, The Outlier en attribue déjà 21 à l’ANC, qui en mène 61 autres, contre 6 gagnés et 13 en tête pour la DA. Celle-ci, partie de 31 % dans les premiers bureaux, s’est tassée à mesure que le dépouillement progressait. Elle n’a pas conquis la nation : elle a conquis des centres-villes et des banlieues où se concentrent les recettes fiscales et les infrastructures. Quant à l’IFP, en tête dans 17 conseils, il rappelle que le KwaZulu-Natal reste un champ de bataille à trois. La victoire de la DA est donc réelle, mais elle est géographique, et elle ne dispense personne d’une comptabilité patiente.
C’est là que commence la véritable épreuve. Le même pointage recense 74 conseils sans majorité parmi les 105 déjà tranchés, soit déjà plus que les 66 de 2021. Helen Zille, candidate à la mairie de Johannesburg de la DA dirigée depuis avril par Geordin Hill-Lewis, peut se réjouir de « mener le classement depuis le début », selon The Citizen ; ses 40,5 %, s’ils se confirment, ne lui donnent pas la ville. La proclamation des résultats est attendue dimanche 8 novembre, et les partis disposeront ensuite de deux semaines pour nouer des coalitions, rappelle Reuters. Les analystes cités par l’agence voient dans un attelage entre l’ANC et la DA l’option la plus stable, tout en soulignant leur opposition sur des sujets comme la réparation raciale. L’autre hypothèse, une entente de l’ANC avec l’EFF et le MK, tournerait le dos à cette logique de gestion.
ActionSA détient l’une des clés. Nasiphi Moya, sa maire de Tshwane, dirigeait avant le scrutin une coalition de dix partis, et sa formation devrait compter dans les exécutifs du Gauteng, où elle pesait 15 % en début de dépouillement. À Buffalo City, l’UDM a dépassé 17 % à un stade intermédiaire et pourrait compliquer la vie de l’ANC. La fragmentation n’est donc plus un accident du système municipal sud-africain : c’en est désormais la règle. Et elle complique la réponse à la colère des électeurs face aux services publics, que Cyril Ramaphosa a lui-même reconnue le jour du vote.
Le précédent invite à la méfiance. Johannesburg a usé plusieurs maires depuis 2021, et chaque renversement de majorité a gelé des marchés publics. La crise de l’eau, qui a dominé la campagne dans la capitale économique selon The Citizen, ne se réglera pas entre deux motions de censure. Une DA qui gouverne devra prouver sa compétence en dehors de son bastion du Cap, dans des villes dont elle hérite des dettes et des canalisations. Un ANC relégué devra choisir entre l’humiliation de la cogestion et le risque d’un front populiste avec ses dissidents.
Le chiffre de dimanche importera moins que les accords signés avant la fin du mois. Les électeurs sud-africains ont prononcé un verdict net sur trente ans de gestion locale, mais ils ont laissé à d’autres le soin d’en tirer les conséquences. Si les partis marchandent comme en 2021, ce vote de colère se transformera en vote pour rien, et l’abstention reviendra en force. S’ils bâtissent des majorités de gestion, Johannesburg aura enfin un maire pour plus d’une saison. Le 4 novembre a désigné les perdants ; quinze jours de négociations diront s’il y a des gagnants.