Jeudi 22 octobre, dans un hôtel de Boksburg, à l’est de Johannesburg, Cyril Ramaphosa a lancé officiellement le Livre blanc révisé sur les collectivités locales, première refonte d’ampleur depuis le texte fondateur de 1998. Approuvé en Conseil des ministres le 23 septembre, le document doit, selon le gouvernement, entrer pleinement en application dans les trois mois. Le ministre de la Gouvernance coopérative, Velenkosini Hlabisa, a prévenu que sans mise en œuvre rigoureuse, le texte risquait de « prendre la poussière sur les étagères ». À treize jours du scrutin municipal, l’avertissement sonnait comme un aveu.
Le diagnostic est connu de tous les Sud-Africains, qui le vivent au quotidien sous forme de coupures d’eau, de routes défoncées et de factures erratiques. Selon Xola Phakathi, vice-président de l’Association des collectivités locales sud-africaines (SALGA), cité par le Mail & Guardian, la dette des municipalités dépasse 484,5 milliards de rands. Le sous-financement cumulé depuis 1994 atteindrait 1 500 milliards de rands, et les collectivités seraient privées d’environ 150 milliards par an. Le maire d’Ekurhuleni, Nkosindiphile Xhakaza, rappelle que les métropoles financent 90 % de leurs dépenses sur leurs recettes propres, l’État n’en couvrant que 10 %.
Le Livre blanc entend rompre avec cette logique uniforme. Velenkosini Hlabisa juge inefficace l’approche « taille unique » qui finance de la même manière une métropole de plusieurs millions d’habitants et une commune rurale du Cap-Oriental. Le texte propose notamment de porter la part de l’État dans le financement des grandes villes à 20 %, et s’attaque au déploiement de cadres partisans, ce cadre deployment que le ministre accuse d’avoir gravement dégradé la performance des administrations locales. Début octobre, il dénonçait déjà des recrutements municipaux réservés aux « amis, familles et copains ».
Le problème tient au calendrier. Une réforme de cette ampleur suppose des exécutifs stables, capables de voter des budgets et de nommer des gestionnaires compétents. Or les sondages annoncent l’inverse. Selon les enquêtes News24/SABI citées par l’économiste Nco Dube dans le Sunday Tribune du 25 octobre, l’Alliance démocratique (DA) arriverait en tête à Johannesburg avec 29 %, devant l’ANC à 23 %, le parti uMkhonto weSizwe (MKP) à 12 %, les Combattants pour la liberté économique (EFF) à 11 % et ActionSA à 7 %. À Tshwane, la DA obtiendrait 32 %, contre 24 % pour l’ANC. À eThekwini, la métropole de Durban, le MKP culminerait à 43 %, et même à 48 % selon un sondage eNCA/MarkData.
Les autres grandes villes ne sont pas plus lisibles. Selon un sondage eNCA/MarkData publié le 11 octobre, la DA et l’ANC seraient au coude-à-coude à Nelson Mandela Bay, 37,7 % contre 37,4 %, dans la marge d’erreur. À Ekurhuleni, la DA recueillerait 31,2 % des intentions de vote, l’ANC 29,4 %. Aucune formation ne semble en mesure de gouverner seule les grandes métropoles du pays, qui concentrent l’essentiel de l’activité économique sud-africaine.
L’expérience récente invite à la prudence. En 2021, 66 conseils municipaux étaient sortis des urnes sans majorité absolue, contre 26 en 2016. Johannesburg en a fait l’amère expérience : depuis 2021, la capitale économique a vu défiler Mpho Phalatse, destituée puis rétablie, Dada Morero, Thapelo Amad et Kabelo Gwamanda, avant le retour de Dada Morero. Chaque changement de majorité a gelé les marchés publics, remplacé les directeurs municipaux et repoussé les chantiers d’infrastructures. « Nous votons le 4 novembre, ils marchandent le 5 », résume le titre de la tribune de Nco Dube.
Le gouvernement en est conscient. Mais les règles destinées à encadrer les coalitions municipales, longtemps promises, n’entreront pas en vigueur avant le scrutin. La réforme du financement et la professionnalisation de la fonction publique locale dépendront donc, dans les villes les plus peuplées, d’alliances négociées dans l’urgence entre partis rivaux. Au KwaZulu-Natal, où le MKP dirigé par Jacob Zuma reste exclu de l’exécutif provincial formé par l’ANC, l’IFP, la DA et le NFP, un raz-de-marée municipal du parti de l’ancien président ouvrirait une cohabitation explosive.
Le KwaZulu-Natal illustre l’ampleur du chantier. Selon les résultats de l’Auditeur général pour l’exercice 2024-2025, cités par Business Day le 26 octobre, seules quatre municipalités de la province ont obtenu un audit sans réserve ni observation. Le MKP y promet 400 000 emplois vérifiés en cinq ans dans les communes qu’il dirigera, mais il vient de limoger son secrétaire général, Sibonelo Nomvalo, à quelques jours du vote, sur fond de querelles autour de la sélection des candidats. L’analyste Sandile Mnguni juge peu probable qu’il obtienne seul la majorité dans les principales municipalités, eThekwini comprise.
Le paradoxe est cruel pour l’ANC. Le parti de Nelson Mandela porte une réforme qui reconnaît, en creux, l’échec de trente années de gestion locale dont il a été le principal acteur. Ses adversaires ont beau jeu de dénoncer une conversion tardive, à quelques jours d’un vote où il risque de perdre ses derniers bastions urbains. Pour la DA comme pour le MKP, l’enjeu est inverse : prouver qu’ils peuvent gérer des villes sans reproduire les blocages qu’ils reprochent à l’ANC.
Au-delà des rivalités partisanes, la question posée le 4 novembre est celle de la gouvernabilité. Si les électeurs fragmentent encore davantage les conseils, le Livre blanc risque de rejoindre la longue liste des plans de sauvetage restés lettre morte. S’ils dégagent au contraire des majorités plus nettes, même composites, la réforme disposerait enfin des relais politiques qui lui ont manqué. Dans un pays où la colère contre les services publics nourrit l’abstention, la participation constituera le premier verdict sur la crédibilité de la promesse.