
Accra et Abidjan ont sabré, en quelques semaines, le prix garanti payé aux planteurs. Cocobod et le Conseil café, cacao paient le prix de deux saisons d’opacité, de couvertures hasardeuses et d’arbitrages politiques sacrifiés. La cassure du super-cycle 2024, 2025 met à nu un modèle de stabilisation à bout de souffle.
À Tafo, dans la Eastern Region ghanéenne, Kwame Mensah a coupé son cabosse comme tous les matins de la mid, crop, mais le prix qu’il touchera n’est plus celui qu’il attendait. Depuis le 13 février 2026, le Cocobod a réduit le prix garanti de 58 000 à 41 392 cedis la tonne, soit moins 28,6 pour cent en une annonce, du jamais vu depuis la libéralisation partielle de 2018. Trois semaines plus tard, le 1er mars, le Conseil du café et du cacao ivoirien a frappé plus fort, ramenant le prix mid, crop à 800, 1 000 francs CFA le kilogramme contre 2 800 en main, crop. Pour près de deux millions de planteurs cumulés, les deux décisions sonnent comme la fin d’un cycle.
Ce cycle, on l’avait baptisé super à raison. Entre 2023 et 2025, la fève avait franchi 11 000 dollars la tonne à Londres, portée par la chute des récoltes ouest, africaines, par le swollen shoot ghanéen et par une spéculation accentuée. Cocobod et son homologue ivoirien avaient profité de la rente pour relever leurs prix garantis, financer leurs programmes de réhabilitation et, surtout, vendre par anticipation des volumes que la récolte ne suivrait pas. Au Ghana, la production est tombée sous 500 000 tonnes la saison dernière, contre plus d’un million il y a dix ans, selon les statistiques officielles. La Côte d’Ivoire a maintenu sa première place mais avec une marge réduite et des stocks invendus qui s’accumulent dans les ports d’Abidjan et de San Pedro.
L’analyse publiée en avril 2026 dans African Arguments par l’économiste agricole Patrick Anim Boateng tranche : le drame ghanéen n’est pas une histoire de prix, mais de gouvernance. Cocobod a contracté en 2023, 2024 des ventes à terme à des cours bas, juste avant l’envolée. La rente de 2024, 2025 lui a échappé, captée par les négociants internationaux qui ont eux profité du décalage entre les contrats anciens et les cours spot. Quand les prix londoniens se sont retournés au premier trimestre 2026, l’institution publique s’est retrouvée à régler ses obligations à des planteurs payés sur la base d’un super, cycle déjà passé. Le découvert ouvert auprès du syndicat bancaire de Cocobod dépasse, selon Reuters, deux milliards de dollars.
À Abidjan, la mécanique n’est pas exactement la même, mais elle relève de la même cécité politique. Le Conseil du café, cacao avait fixé le prix de la main, crop 2025 à un niveau historiquement haut, anticipant le maintien des cours. Quand le marché s’est effondré, les exportateurs ivoiriens, structurellement endettés et soumis à des défauts de couverture, ont menacé de ne plus enlever les fèves. Le gouvernement de Robert Beugré Mambé a tranché en abaissant le mid, crop, de fait, pour permettre aux maisons d’export de revenir au marché. Le coût social, des planteurs paupérisés à la frontière du seuil de pauvreté, a été assumé politiquement, sans que la moindre compensation ne soit annoncée.
L’effet de bord est immédiat. Les estimations recoupées par News Ghana et le Public Eye ivoirien évoquent jusqu’à 160 000 tonnes ghanéennes exportées illégalement vers la Côte d’Ivoire et le Togo la saison passée, attirées par un différentiel de prix devenu absurde. Avec la baisse ivoirienne de mars, le sens du flux s’inverse et les douanes des deux côtés improvisent. Au Togo, où Lomé sert traditionnellement de zone de transit, les opérateurs s’attendent à voir leurs marges écrasées. Loin du discours sur la souveraineté cacaoyère continentale, les deux pays gèrent en réalité la lenteur d’un alignement subi.
Les bailleurs s’inquiètent, mais avec mesure. Le Fonds monétaire international, dans sa revue avril 2026 sur l’Afrique subsaharienne, salue l’ajustement ivoirien comme un geste d’orthodoxie budgétaire, tout en soulignant l’impact sur les ménages ruraux. La Banque mondiale, qui finance le programme de durabilité Cocoa Forests Initiative, a discrètement gelé une tranche de décaissement à Accra, en attente d’un audit du Cocobod. Les négociants suisses Barry Callebaut et Sucden, pour leur part, accélèrent leurs relations directes avec les coopératives, court, circuitant l’organe public ghanéen. Le Cocobod, pilier de la souveraineté agricole depuis 1947, voit son rôle de stabilisateur s’éroder.
L’arbitrage politique qui s’impose désormais est cruel. Maintenir le prix garanti, c’est creuser le découvert ; le baisser, c’est livrer les planteurs au marché mondial sans amortisseur. Une troisième voie existe, déjà esquissée par Adam Mensah, ancien CEO du Cocobod, dans une tribune publiée le 24 avril : refonder l’organe sur un mandat strict de garantie minimale, et confier la commercialisation à un consortium semi, privé. Au Ghana, l’idée hérisse les syndicats agricoles, attachés au modèle nationalisé. À Abidjan, le président Alassane Ouattara, à six mois d’une présidentielle, n’a aucun intérêt à toucher au pacte cacaoyer.
La cassure du super, cycle laisse donc l’Afrique de l’Ouest face à une équation qu’elle remet à plus tard depuis vingt ans. Comment réguler une matière première dont les cours mondiaux échappent à la production locale ? Comment empêcher que la rente, quand elle se présente, ne soit captée par des intermédiaires ? L’expérience récente le confirme : sans réforme structurelle, l’alternance des cycles laisse intact le rapport de force et appauvrit, à chaque retournement, le seul maillon qui n’a pas de filet, le planteur.














