Deux ministres, une même scène, un même message. À la tribune du Forum de Dakar, Abdoulaye Diop et Bakary Yaou Sangaré ont désigné leurs voisins comme complices des groupes armés qui saignent le Sahel. Niamey cite la France. Bamako parle de pays qui « hébergent » des terroristes. La CEDEAO tend une main, l’Alliance des États du Sahel la refuse devant public. Ce n’est pas une brouille diplomatique de plus : c’est un acte fondateur.

 

« Notre retrait est définitif, il ne sert à rien de demander aux gens de revenir. » La réplique d’Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, tombe le 21 avril 2026 à Diamniadio, en réponse au président sierra-léonais Julius Maada Bio, qui venait d’appeler, depuis la tribune du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité, les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) à réintégrer la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). La phrase ne claque pas seule. Elle suit quarante-huit heures d’accusations inédites lancées par Bamako et Niamey contre des voisins ouest-africains présentés comme parrains du terrorisme.

Le décor n’est pas anodin. Dakar reçoit pour la dixième fois, les 20 et 21 avril, un forum créé en 2014 par l’ancien président Macky Sall pour penser la sécurité africaine en terrain neutre. En 2026, la neutralité a disparu. Trois présidents inaugurent — Bassirou Diomaye Faye, Julius Maada Bio, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani — et la CEDEAO vient y plaider sa propre survie. En face, l’AES, officiellement sortie de l’organisation depuis janvier 2025, n’a dépêché que ses ministres. La hiérarchie des sièges dit déjà la hiérarchie des choix.

Abdoulaye Diop a frappé le premier. Les propos, rapportés par Mena Today le 21 avril et repris à Lomé, sont sans voile : « Il y a des pays voisins qui hébergent actuellement des groupes terroristes, qui les soutiennent, ou qui reçoivent fréquemment des forces hostiles menant des opérations contre nous. » Aucun État n’est nommé, mais l’auditoire connaît la grille. L’Algérie, d’abord, accusée depuis avril 2025 d’abriter des cadres du Front de libération de l’Azawad et, selon Bamako, du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin d’Iyad Ag Ghali ; entre les deux capitales, rappels d’ambassadeurs, fermetures d’espaces aériens et saisine de la Cour internationale de justice après la destruction, le 1er avril 2025, d’un drone malien à la frontière. La Côte d’Ivoire et le Bénin, ensuite, déjà pointés par le capitaine Ibrahim Traoré en 2024 comme « bases arrière » des assaillants du Burkina Faso. Diop ajoute enfin une nouveauté — la « présence de mercenaires ukrainiens » — démentie par Kiev, mais qui signe une rhétorique désormais calée sur Moscou.

Le Niger a livré la partition complémentaire. Son ministre Bakary Yaou Sangaré, à Dakar, a martelé : « Tant que des pays africains vont continuer à servir de bases arrière pour déstabiliser leurs voisins, je ne vois pas le moyen par lequel nous pourrons combattre le terrorisme. » Puis, plus cinglant : « Vous ne pouvez pas être juge et partie. » La cible nommée, elle, est la France, accusée, selon les mêmes sources, d’« alimenter, financer et entretenir » le terrorisme au Niger. Sangaré réactive un dossier ouvert dès août 2022 par Diop lui-même au Conseil de sécurité. Quatre ans plus tard, l’accusation n’est plus confidentielle : elle est devenue doctrine.

Or cette doctrine entre en collision avec les faits bruts. Selon le Global Terrorism Index 2026 de l’Institute for Economics and Peace, 70 % des décès liés au terrorisme en 2025 se sont produits au Pakistan, au Niger, au Burkina Faso, au Nigeria et en République démocratique du Congo. Le JNIM, filiale d’Al-Qaïda, exerce depuis septembre 2025 une pression inédite sur Bamako, selon l’International Crisis Group, avec un blocus logistique sur les axes Sikasso–Kayes et des attaques jusque dans la capitale. Désigner l’extérieur ne règle rien sur le terrain. Mais cela fabrique, pour les opinions intérieures, un récit clos : si l’AES ne gagne pas, ce n’est pas qu’elle peine — c’est qu’on la trahit.

Le calcul est plus roué qu’il n’y paraît. D’abord, les accusations visent aussi des cibles lointaines — Paris, Kiev — qui ne peuvent pas répliquer sans alimenter la polémique. Ensuite, elles sanctuarisent l’axe russe : depuis le remplacement de Wagner par l’Africa Corps, relève  « Jeune Afrique » en avril 2026, les opérations russes ralentissent mais l’alignement politique, lui, se verrouille. Enfin, elles condamnent d’avance toute médiation ouest-africaine. Julius Maada Bio aura beau plaider à Dakar pour « briser les frontières » et relancer l’intégration régionale, Diop a déjà signé la réponse : le dialogue se limitera à la libre circulation et au marché commun. Pour le reste, la CEDEAO est priée de regarder l’AES construire sans elle.

La diplomatie sénégalaise a tenté le grand écart. Bassirou Diomaye Faye a rappelé, le 20 avril, qu’« il ne peut pas y avoir de périls sécuritaires au Mali qui ne concernent pas le Sénégal ». La phrase est juste, et vaine. Dakar joue les bons offices entre une CEDEAO affaiblie et une AES qui ne demande plus rien. Lomé, avec sa « Nouvelle stratégie pour le Sahel 2026-2028 » présentée le 18 avril, occupe déjà l’espace laissé vacant. Faure Gnassingbé a fait de la médiation une politique d’État ; Faye, lui, doit inventer la sienne.

Reste la question que personne, à Dakar, n’a posée frontalement : à qui s’adressent vraiment ces accusations ? Pas aux voisins, qui les connaissent et les renvoient. Pas à la CEDEAO, déjà enterrée. Aux opinions intérieures de l’AES, d’abord, à qui il faut un coupable extérieur. À Moscou, qui paie un alignement rhétorique en équipements et en contrats. Et à la communauté africaine, mise devant un choix : reconnaître l’AES comme interlocuteur souverain, ou se résigner à une Afrique de l’Ouest à deux vitesses, avec une frontière invisible qui ne sera plus celle des États, mais celle des récits.