
La troisième alternance sénégalaise va bientôt boucler ses deux premières années sur un mandat de cinq ans.
Jusqu’ici, le pays nage en pleine confusion politique et économique.
Au sommet de l’État, le président de la République et son Premier ministre (qu’il a nommé) s’opposent ouvertement et publiquement, de manière spectaculaire, lorsque le second annonce le limogeage du Haut représentant du chef de l’État, Mme Aminata Touré, ainsi que celui du ministre Abdourahmane Diouf (ministre de l’Environnement), au cours d’un « Tera meeting » le 8 novembre dernier.
Et, le lendemain, par un communiqué cinglant, le chef de l’État désavoue son Premier ministre en confirmant Mme Touré à son poste et en la nommant à la tête de sa propre coalition : « Diomaye Président ».
M. Diouf est également resté à son poste et continue de siéger au Conseil des ministres.
Cette situation de crise ouverte perdure, avec une sorte de cohabitation indéchiffrable entre deux têtes de l’exécutif qui, tantôt, se regardent en chiens de faïence, tantôt se retrouvent, laissant les Sénégalais perplexes.
À l’évidence, il y a une rupture profonde entre les deux hommes, que le coup d’éclat du 9 novembre a confirmée.
Plus rien ne sera jamais comme avant entre eux, même si des « retrouvailles scénarisées » pourraient laisser croire le contraire.
La réaction d’autorité de Diomaye, le 9 novembre, a été un coup de tonnerre, suivi de longs jours marqués par un silence assourdissant de la part de Sonko, qui finira par abréger son repos et rejoindre la table du Conseil des ministres comme si de rien n’était.
Mais ses snipers n’ont pas chômé sur les réseaux sociaux, critiquant violemment le chef de l’État.
Le pays aura touché le fond, et le pire était craint.
Depuis, l’attelage gouvernemental continue de tenir dans un contexte de marasme économique, illustré par des ponctions fiscales en tous genres et un endettement de l’État en flèche, qui ratisse toutes les possibilités offertes par la zone UEMOA, avec le franc CFA, pour payer ses dépenses de fonctionnement mensuel.
En attendant un accord avec le FMI, qui tarde à être finalisé et demeure incontournable, les tergiversations du Sénégal et les discours du Premier ministre critiquant l’institution de Bretton Woods ont contribué à creuser le fossé entre les deux partenaires.
Le choix de Sonko de cibler « la dette cachée du Sénégal », qui relève de la fiction — malgré certaines affirmations tendancieuses de responsables du FMI (ou alors, si elle existe, le FMI serait aussi complice ; la vérité est à rechercher dans l’ingénierie financière et la séparation des dettes de l’État et de celles du secteur parapublic) — a alimenté une polémique inutile.
Cette controverse a porté préjudice au Sénégal, qui ne peut se passer du FMI.
Aujourd’hui, tout semble rentrer dans l’ordre, et un accord serait dans les tuyaux.
Encore une fois, c’est la cacophonie au sein de l’État qui est en cause : le Premier ministre fait télescoper ses agendas de chef du gouvernement et de chef de parti, obsédé par l’échéance électorale de 2029, la prochaine présidentielle.
Actuellement, toute l’action politique d’Ousmane Sonko semble orientée vers cet objectif crucial pour sa carrière.
Ses militants les plus « die-hard » soupçonnent le président Diomaye d’avoir des visées sur un deuxième mandat, ce qui expliquerait son choix d’autonomiser son mouvement « Diomaye Président », dirigé par Aminata Touré.
Ainsi, au sommet de l’État se déroule un combat fratricide vers un horizon lointain de conquête politique et de leadership national.
Il y a véritablement un choc des ambitions qui bouleverse toutes les grilles d’analyse politique et plonge le Sénégal dans une situation de malaise au sein des acteurs majeurs de la troisième alternance.
La situation catastrophique du pays n’est plus l’unique priorité des leaders de l’exécutif, qui privilégient désormais leur propre carrière politique.
Ce n’est pas l’image qui a été « vendue » aux électeurs, encore moins le « Projet », emporté par le vent de la réalité.
Dans son discours à la nation, à la veille du Nouvel An, le président a annoncé la baisse du prix de l’électricité, qui s’ajoute ainsi aux baisses du carburant et du riz, toutes très faibles pour impacter réellement le panier de la ménagère.
C’est plutôt le retour des paiements aux bénéficiaires des bourses de solidarité familiale — inventées par son prédécesseur, Macky Sall, et qu’il avait bloquées à la surprise générale — qui a constitué la mesure phare susceptible de soulager des populations en proie à ce qu’il faut bien appeler la misère.
Mais les ponctions fiscales tous azimuts frappant les consommateurs font très mal à presque toutes les couches sociales.
Après vingt et un mois de gouvernance, les leaders de la troisième alternance affichent un bilan lamentable qu’ils doivent améliorer, si l’on peut dire, avant les échéances électorales locales de 2027.
À défaut, ils pourraient subir un revers dans les urnes, mettant en péril leur bataille supposée pour conserver le pouvoir en 2029.
À l’heure actuelle, nul ne sait où va le Sénégal, pirogue ballottée par la houle des ambitions qui s’entrechoquent au plus haut niveau de l’exécutif.
Mais tout laisse croire que l’heure de vérité, celle de la clarification, approche à grands pas.
Reste à savoir si la réforme constitutionnelle sera engagée et si elle laissera paraître une volonté de « sécuriser » la participation de Sonko à la présidentielle de 2029, ou si elle fermera, encore une fois, la porte au leader de Pastef.
Ce dernier a également engagé une action afin que son procès avec Mambaye Niang, ex-ministre de Macky Sall — qui l’avait fait condamner pour diffamation et rendu inéligible, inéligibilité confirmée par la Cour suprême ayant rejeté le rabat d’arrêt introduit par ses avocats — soit révisé.
Cette initiative va-t-elle prospérer ? Sera-t-elle encore nécessaire si une réforme judiciaire sauve la mise à Sonko ?
Pour l’instant, rien ne peut être affirmé avec certitude : la lumière viendra des actes qui seront posés par Diomaye.
En attendant, les populations restent perplexes et contemplent ce jeu politicien avec beaucoup de détachement.
Ce qui les intéresse, c’est de voir les promesses électorales tenues et les querelles politiciennes cadenassées.
Il s’agit sans doute d’un vœu pieux, car les opposants devenus hommes de pouvoir semblent prisonniers de leurs personnages de composition.
Une véritable rupture, voire une mutation, s’imposerait pour leur ouvrir les yeux sur un nouveau chemin d’action à la hauteur de leurs responsabilités.
Il est heureux que, dans son discours, le président Diomaye ait mis l’accent sur sa volonté ferme de respecter son serment au service du peuple sénégalais, prononcé lors de son investiture à la plus haute fonction de l’État, et de placer l’intérêt général au-dessus de tout.
Il sait que l’Histoire le jugera, et que le bilan du quinquennat sera, d’abord et avant tout, le sien.
LUI QUI A ÉTÉ ÉLU PAR LE PEUPLE SÉNÉGALAIS















