Samedi 31 octobre 2026, la mission politique de l’ONU en Somalie (UNTMIS) a cessé ses opérations, conformément au calendrier obtenu par le gouvernement du président Hassan Sheikh Mohamud. Cinq jours plus tôt, à Mogadiscio, lors de la cérémonie d’adieu, le vice-Premier ministre Saleh Ahmed Jama avait parlé d’un « jour de victoire » et d’un pays qui laisse derrière lui « l’ère de transition », rapporte Al Jazeera. Ce lundi-là, à Jameeco, près de Buurhakaba, les Chabab tendaient une embuscade à l’armée fédérale. Samedi, dans le communiqué de clôture, Raisedon Zenenga, chef par intérim de la mission, choisissait d’autres mots : « Aujourd’hui n’est pas la fin du partenariat entre les Nations unies et la Somalie. »
L’histoire pèse dans cette fermeture. L’ONU intervient en Somalie depuis 1992, avec les opérations de l’ONUSOM, puis un bureau politique en 1995 et une mission d’assistance en 2013. Le gouvernement fédéral a réclamé la fin de cette présence en mai 2024, avant de consentir à une transition de deux ans, entérinée par la résolution 2753 du Conseil de sécurité, adoptée le 30 octobre 2024. Les griefs étaient anciens : en janvier 2019 déjà, le président Farmaajo déclarait persona non grata l’envoyé Nicholas Haysom. Environ vingt-cinq entités onusiennes restent sur place pour l’humanitaire et le développement. Ce qui disparaît, c’est le rôle politique, celui qui aidait des dirigeants rivaux à conclure leurs accords électoraux. Aucun remplaçant n’a été désigné.
Le vide arrive au pire moment. Le mandat de quatre ans du président Mohamud devait expirer en mai, celui du Parlement en avril. Les députés ont porté ces mandats à cinq ans, et le gouvernement soutient que la réforme vaut pour les titulaires actuels, ce que l’opposition rejette. Le 15 octobre, la commission électorale nationale a fixé les législatives au 15 avril 2027 et la présidentielle au 15 mai. Le Conseil pour l’avenir de la Somalie, le Puntland et le Jubaland ont refusé ce calendrier, annoncé selon eux sans accord politique inclusif. Devant la Cour suprême, l’ancien président Sheikh Sharif Sheikh Ahmed a déposé le 11 octobre un recours contre les amendements constitutionnels, jugé recevable le lendemain, selon The Somali Digest. Le Puntland du président Said Abdullahi Deni, lui, ne reconnaît plus le gouvernement fédéral depuis la révision du 30 mars 2024.
Dans ce paysage, Hassan Sheikh Mohamud a convoqué un forum consultatif à Mogadiscio du 14 au 18 novembre. Les principaux groupes d’opposition n’ont pas confirmé leur présence. L’offre souffre d’un défaut de construction : celui qui invite est aussi celui dont la légitimité est en cause, et il reçoit sur son terrain. Le Conseil pour l’avenir de la Somalie a demandé dès septembre un mécanisme de médiation internationale, sans l’obtenir. Mohamed Husein Gaas, de l’institut de recherche RAAD, estime que le départ de l’ONU peut retirer un canal de médiation important. Le risque n’a rien de théorique : en juin, partisans de l’opposition et forces de sécurité se sont affrontés avant une manifestation.
L’équation sécuritaire aggrave le tableau. La mission de l’Union africaine compte près de 12 000 personnels, son mandat court jusqu’au 31 décembre 2026, et elle dépend de l’UNSOS, le bureau onusien qui la nourrit, la soigne et la transporte. Or Washington, premier bailleur, veut sa fermeture : selon Reuters, en septembre, ce soutien pourrait s’éteindre d’ici décembre 2027, et le Conseil de sécurité doit en débattre en décembre. Selon des sources somaliennes rapportées par The Somali Digest, le président ougandais Yoweri Museveni aurait refusé de maintenir ses troupes, invoquant le coût ; le compte rendu de Kampala ne mentionne aucun engagement nouveau. Quant à l’embuscade de Jameeco, les bilans s’opposent : au moins 20 soldats tués selon un officier, aucune perte et 75 militants tués selon la Défense, 321 soldats selon les Chabab. Personne ne peut trancher. L’Unicef a par ailleurs signalé en août la fermeture de 205 structures de santé et de nutrition, faute de financements.
Il serait pourtant trop commode de faire de ce départ une simple faute somalienne. Une mission politique n’a pas vocation à durer trente ans, et le grief d’ingérence n’est pas une invention de circonstance. Mogadiscio dispose aujourd’hui d’institutions fédérales qui n’existaient pas au début de l’engagement onusien, comme l’a reconnu M. Zenenga. Le gouvernement revendique des scrutins directs dans le Sud-Ouest, le Galmudug, le Hirshabelle et à Mogadiscio, couvrant 50 des 92 districts de 1990. Surtout, la présence de l’ONU n’a rien garanti : les pourparlers qu’elle soutenait en juillet ont échoué. Son départ retire un canal, il ne supprime pas une solution. Mais il laisse la Somalie sans tiers crédible, alors que la dispute porte précisément sur les règles du jeu et sur la durée du pouvoir de celui qui les fixe.
Trois dates vont maintenant éprouver ce pari : le forum du 14 novembre, l’expiration du mandat de la force africaine le 31 décembre, et les législatives du 15 avril. Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, a appelé à un dialogue politique inclusif, sans disposer désormais d’un représentant dédié pour le faire vivre. La Cour suprême pourrait devenir l’arbitre par défaut, un rôle redoutable pour une institution placée au cœur du différend. La souveraineté retrouvée n’est pas un mirage, elle a simplement un prix que personne n’a encore chiffré. La Somalie a obtenu ce qu’elle réclamait : plus personne ne lui dira quoi faire. Plus personne, non plus, ne pourra demander à ses rivaux de s’asseoir à la même table.