Jeudi 8 octobre 2026, à Freetown, la Cour suprême de Sierra Leone examinait pour le deuxième jour la réforme constitutionnelle voulue par le président Julius Maada Bio quand son président, Komba Kamanda, a ordonné à un avocat d’ôter sa perruque et d’entrer dans le box. L’avocat s’appelle Joseph Fitzgerald Kamara, « JFK » pour tout le pays, ancien ministre de la Justice et conseil principal de l’All People’s Congress (APC), le grand parti d’opposition. Selon le site Sierraloaded, la Cour a jugé insuffisantes les excuses qu’il avait présentées pour ses propos de la veille. Il a soutenu s’être déjà rétracté. Elle l’a inculpé d’outrage et fait conduire à la prison de Pademba Road.
Une mise en liberté sous caution a été annoncée dans la soirée par le même média, sans que la sortie effective de l’avocat soit confirmée à l’heure où nous écrivons. L’audience, elle, est renvoyée au mardi 13 octobre. La veille, Me Kamara avait reproché au bureau de l’Attorney General de n’avoir pas déposé ses conclusions. « On ne peut pas passer de l’étape 1 à l’étape 4 sans avoir franchi les précédentes », avait-il plaidé, cité par le site Cocorioko. L’objection a été rejetée. Le président Kamanda a rappelé que la Cour n’était « pas une tribune politique ». L’avocat aurait alors lancé aux juges qu’ils dévoilaient leur jeu trop tôt. Ce sont ces propos qui l’ont mené en cellule.
Le dossier qui attend derrière l’incident est d’une autre ampleur. Le texte abaisse de 55 % à 50 % plus une voix le seuil requis pour être élu président au premier tour. Il rend permanente la représentation proportionnelle aux législatives, impose 30 % de femmes parmi les candidats et ouvre le Parlement aux binationaux. Sur le fond, les deux camps approuvent le principe d’une réforme, note RFI. Le chef de l’opposition parlementaire, Abdul Kargbo, défend toutefois les 55 %, fixés selon lui « pour tenir compte de la diversité de la Sierra Leone ». En juin 2023, M. Bio avait été réélu avec 56,17 % des voix, à peine plus d’un point au-dessus de la barre, dans un scrutin où les observateurs de l’Union européenne avaient relevé des « incohérences statistiques ».
Ce que la Cour doit trancher tient pourtant en une question de calcul : deux tiers de qui ? L’article 108 de la Constitution de 1991 exige, pour toute révision, l’accord d’au moins deux tiers « des membres du Parlement ». L’assemblée en compte 149, dont 81 élus du Sierra Leone People’s Party (SLPP), au pouvoir, 54 de l’APC et 14 chefs traditionnels. Il faut donc 100 voix. Le 10 août, le président du Parlement, Segepoh Solomon Thomas, a jugé qu’une majorité simple suffisait pour l’examen article par article. Un vote sur la nomination des commissaires électoraux a donné 96 voix contre 41, et quarante-neuf députés de l’APC ont quitté l’hémicycle derrière M. Kargbo. L’APC soutient que le texte n’a recueilli que 96 voix. Le quotidien Awoko évoque « 99 ou 100 » voix, deux élus d’opposition ayant fait défection. Aucun décompte officiel des lectures finales n’a été publié, relève The Rio Times.
Quatre voix, peut-être aucune : c’est sur cet écart que repose l’architecture électorale de 2028. Le chef de l’État l’a compris. Le 14 septembre, plutôt que de promulguer un texte fragile, il a suspendu sa signature et saisi lui-même la Cour suprême, au titre de l’article 122, pour obtenir un avis. Le geste était habile. M. Bio effectue son second mandat et reste soumis à la limitation constitutionnelle ; ses adversaires soutiennent que son parti, lui, profiterait de l’abaissement du seuil. En demandant aux juges de valider la procédure, le président transférait à la Cour la charge de légitimer une révision adoptée sans l’opposition. Trois affaires sont pendantes : le recours de trois députés, celui de l’APC et, selon Cocorioko, la demande d’avis présidentielle. L’Attorney General veut les joindre.
Or une cour qui légitime doit d’abord être crue. Tout l’intérêt de la saisine tenait à l’autorité de l’arbitre, et c’est elle que la journée du 8 octobre a entamée. Avant d’avoir statué sur la jonction des affaires, et bien avant d’aborder l’article 108, les cinq juges ont emprisonné la voix la plus connue de la partie adverse. Le droit de l’outrage le leur permet. Sylvia Blyden, personnalité très suivie sur les réseaux sociaux, a d’ailleurs jugé, citée par Sierraloaded, les propos de Me Kamara indignes d’une Cour suprême. Mais l’accès au palais de justice avait déjà été restreint, pour l’essentiel, aux avocats comptant au moins dix ans d’exercice, et le président du Parlement, visé par l’un des recours, ne s’est pas présenté : son avocat l’a dit souffrant, ses services l’ont dit en mission à Conakry. L’image qui reste est celle d’une sévérité à sens unique.
L’APC tient là ce que quatre voix ne lui donnaient pas : un récit. Qu’il gagne ou perde sur l’article 108, le parti pourra dire que la Cour avait montré son jeu, précisément ce que son avocat est accusé d’avoir insinué. Le pouvoir, lui, risque d’obtenir un arrêt favorable et inutilisable. Une élection gagnée en 2028 avec 51 % des voix, grâce à une règle validée par des juges qui ont écroué le contradicteur, serait contestée avant même le dépouillement. Le Parlement reprend ses travaux le 29 octobre. D’ici là, la Cour suprême a une audience, le 13, pour revenir au texte. Elle était saisie d’une question d’arithmétique. Elle doit maintenant répondre à une question de confiance.