Cinq avis favorables, dix défavorables, et une décision prise en une phrase. Le 17 octobre, Macky Sall a retiré sa candidature au secrétariat général des Nations unies au nom d’un « profond sens des responsabilités ». Le geste est celui d’un homme d’État qui préfère le consensus à l’obstination. Il éclaire aussi un paradoxe : l’Africain le plus expérimenté de la course a fait campagne quatre mois et demi sans son propre pays. Dakar s’est rallié en juillet. Trop tard pour peser à New York. Peut-être pas pour ce qui se joue désormais au Sénégal.
Par Karim Benyahia
Il y a des renoncements qui grandissent ceux qui les prononcent. Samedi 17 octobre 2026, Macky Sall a mis fin à près de huit mois de campagne avec une sobriété rare. « J’ai décidé de retirer ma candidature audit poste », a déclaré l’ancien président du Sénégal à l’agence APA, en invoquant un « profond sens des responsabilités ». La veille, à New York, le sixième vote indicatif du Conseil de sécurité lui avait accordé cinq avis favorables contre dix défavorables. Plutôt que de s’accrocher jusqu’à un septième tour, il a choisi de s’effacer. Pas sur un coup de tête : selon l’Agence de presse sénégalaise (APS), il a consulté au préalable le président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine, et son successeur à Dakar, Bassirou Diomaye Faye.
Le geste prend acte d’un rapport de force que nul n’ignorait. Le 13 octobre, la Communauté des États latino-américains et caraïbes (CELAC) a écrit au Conseil de sécurité pour réclamer le poste, que sa région n’a plus occupé depuis le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar. Vendredi, la Costaricienne Rebeca Grynspan est arrivée en tête avec neuf avis favorables, devant l’Argentin Rafael Grossi et la Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett, à huit chacun, rapporte The National. Macky Sall en a tiré la leçon avec lucidité : les votes, a-t-il dit selon l’AFP, désignent une personnalité d’Amérique latine et des Caraïbes, « éventuellement féminine ». Le mandat d’António Guterres expire le 31 décembre. En se retirant maintenant, il libère le jeu au lieu de l’encombrer.
Ce retrait n’a rien d’une débâcle personnelle. Vendredi, pour la première fois, membres permanents et membres élus ont voté avec des bulletins de couleurs distinctes, ce qui rend lisibles les réserves des grandes puissances. Aucun des trois favoris n’échappe à deux avis négatifs de membres permanents, souligne The National. Autrement dit, personne n’a encore convaincu Washington, Pékin, Moscou, Paris et Londres à la fois. Dans cette impasse, l’ancien président a refusé l’obstination : il a admis que l’intérêt de l’institution passait avant le sien. C’est précisément la qualité que l’on attend d’un secrétaire général.
Ce sens des responsabilités n’est pas une formule de circonstance. Il traverse une carrière. Le 3 juillet 2023, Macky Sall annonçait qu’il ne briguerait pas de troisième mandat, à rebours de ces chefs d’État qui, ailleurs sur le continent, ont réécrit leur Constitution pour durer. Le 2 avril 2024, il remettait le pouvoir à un opposant élu dès le premier tour, au terme d’une alternance saluée bien au-delà de l’Afrique de l’Ouest. Peu de dirigeants africains peuvent revendiquer une sortie aussi républicaine.
Douze ans de présidence ont aussi transformé le pays. Le Plan Sénégal émergent, lancé en 2014, a donné un cap à l’économie : selon la Banque mondiale, la croissance a dépassé 6 % par an entre 2014 et 2018. Le Train express régional relie désormais Dakar à Diamniadio, ville nouvelle sortie de terre sous son mandat. Les gisements de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim, dont le Sénégal tire aujourd’hui ses premiers barils de pétrole et ses premières cargaisons de gaz, ont été négociés sous sa présidence. Ce bilan n’est pas celui d’un gestionnaire de passage, mais celui d’un bâtisseur.
Sur la scène internationale, la stature est la même. Président en exercice de l’Union africaine en 2022, il s’est rendu à Sotchi en juin de cette année-là pour plaider auprès de Vladimir Poutine la libre circulation des céréales et des engrais dont l’Afrique manquait. Il a porté sans relâche la demande d’un siège africain au G20, obtenu par l’Union africaine en septembre 2023, au sommet de New Delhi. Sa campagne onusienne prolongeait ce combat : réformer un système multilatéral où le Sud fait trop souvent figure d’invité. Rebeca Grynspan a dirigé la CNUCED, Rafael Grossi dirige l’Agence internationale de l’énergie atomique. Des parcours respectables. Aucun des deux n’a gouverné un pays ni parlé au nom de cinquante-cinq États.
Reste une question qui ne concerne pas le candidat, mais son pays. Pendant quatre mois et demi, Macky Sall a fait campagne sans Dakar. Sa candidature a été déposée le 2 mars par le Burundi, rappelle le centre d’analyse Security Council Report. Fin mars, le Sénégal figurait parmi la vingtaine d’États membres de l’Union africaine qui refusaient de l’appuyer. Il a fallu un entretien au palais de la République, le 17 juillet, pour que les autorités changent de pied. Le 20 juillet, un communiqué du ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères annonçait enfin le « plein soutien » du Sénégal. Le premier vote indicatif se tenait dix jours plus tard. Comment convaincre cinq capitales qu’un candidat incarne l’Afrique quand son propre pays a mis si longtemps à le dire ?
Libéré de la course new-yorkaise, Macky Sall redevient disponible. Le moment n’est pas anodin. En avril, le FMI ne prévoyait plus que 2,2 % de croissance pour le Sénégal en 2026, loin des 4,3 % attendus en Afrique subsaharienne. La note souveraine du pays a été abaissée à plusieurs reprises, et Dakar négocie avec le Fonds et ses créanciers. Le 14 octobre, à Bangkok, Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a fait du dossier sénégalais le « test grandeur nature » de la Table ronde mondiale sur la dette souveraine, selon Seneweb. Les guichets où se joue l’avenir du pays, Macky Sall les a fréquentés pendant douze ans. Le dialogue « constructif » noué le 17 juillet avec Bassirou Diomaye Faye pourrait trouver d’autres objets que l’ONU. Un homme qui sait se retirer à temps est souvent celui qu’on rappelle quand le temps presse.