Mercredi 14 octobre 2026, à Bangkok, Kristalina Georgieva a réservé au Sénégal une place que Dakar n’avait pas demandée. Interrogée sur la dette du pays lors de sa conférence de presse consacrée à l’agenda mondial, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) s’est dite « plutôt optimiste », avant de qualifier le dossier sénégalais de « test grandeur nature » pour la méthode de la Table ronde mondiale sur la dette souveraine, selon Seneweb. « C’est notre première occasion de la mettre en pratique », a-t-elle ajouté. La veille, Reuters révélait que des porteurs d’obligations détenant 2,2 milliards de dollars de titres sénégalais avaient écrit au gouvernement pour l’avertir : toute décote retarderait sensiblement les discussions. Le cobaye a désormais deux examinateurs, et ils ne posent pas les mêmes questions.
Le calendrier est serré par choix. Le 1er septembre, le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, dirigé par Cheikh Diba, a lancé le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS), qui exclut la dette libellée en francs CFA et vise donc d’abord les créances en devises, eurobonds compris. Le même jour, les services du FMI concluaient un accord sur une facilité élargie de crédit d’environ 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois, encore soumise au conseil d’administration, qui n’a pas fixé de date. Le 6 octobre, sous la présidence des services du Fonds, Dakar a réuni par visioconférence l’ensemble de ses créanciers extérieurs, une première. Objectif, selon trois sources citées par Reuters : un accord de principe avec les créanciers publics et les porteurs d’obligations d’ici décembre.
Le cadre retenu dit beaucoup de l’ambition. Le Sénégal passe par le Cadre commun du G20, créé en 2020, que la Zambie et le Tchad ont déjà emprunté. La Zambie y a laissé des années de négociations. Le Cadre commun « amélioré » que défend le FMI promet l’inverse : des discussions menées en parallèle avec toutes les catégories de créanciers, et non plus les bilatéraux d’abord, les privés ensuite. Pour Kristalina Georgieva, l’enjeu est de prouver que ce dispositif peut produire des résultats rapidement. Le Sénégal sert donc de démonstration à une institution qui a besoin d’un succès autant que Dakar a besoin d’argent frais.
Les chiffres expliquent l’urgence. La dette de l’administration centrale atteignait 23 667 milliards de francs CFA fin 2024, soit 119 % du PIB, et environ 130 % en intégrant les entreprises publiques et les garanties, selon les données reprises par The Rio Times et Notre Afrik. La crise date de 2024, quand les audits ont mis au jour une dette jusque-là non déclarée. Le gouvernement a depuis ramené le déficit de 13,4 % du PIB en 2024 à 6,4 % en 2025, un effort considérable. Il l’a payé en croissance : celle-ci est attendue à 2,7 % en 2026, contre 6,7 % l’an dernier. S’y ajoutent environ 1 000 milliards de francs CFA de swaps de rendement total, des montages coûteux documentés par Reuters.
C’est ici que le test se complique. Le groupe obligataire qui a écrit à Dakar pèse environ 42 % des 5,2 milliards de dollars d’eurobonds en circulation. Il s’est entouré du cabinet Alvarez & Marsal pour le conseil financier et de White & Case pour le droit. Sa lettre répondait, selon Reuters, à une demande du gouvernement qui souhaitait connaître les « lignes rouges » de ses créanciers. Le message est limpide : un allongement des échéances, oui ; une réduction du capital, non, ou alors au prix du temps que le FMI veut précisément épargner. Bloomberg rapportait pourtant le 9 octobre que le plan accéléré semblait gagner le soutien des porteurs. Les deux informations ne se contredisent pas. Elles dessinent un accord possible, à condition qu’il soit léger.
Les options sur la table vont dans ce sens. Selon RFI, trois pistes ont été évoquées : allonger les délais de remboursement, réduire les coupons, ou toucher au principal lors d’un échange de titres. Le gouvernement pencherait pour la première, rapporte Africa-Press. Le marché, lui, anticipait plus dur. En mai, après le limogeage d’Ousmane Sonko, perçu comme le principal adversaire d’une restructuration, les analystes de JPMorgan estimaient que les cours de l’obligation 2033 intégraient un report de cinq ans, une baisse des coupons d’un quart et une décote nominale de 15 %. Aucun document officiel ne détaille encore d’offre formelle aux porteurs.
Reste l’architecture des créanciers publics. La Chine détient environ 8 % de la dette extérieure, devant la France, l’Inde, le Koweït, l’Allemagne et le Japon, selon le Journal du Sénégal. Le Cadre commun repose sur la comparabilité de traitement : un effort consenti par Pékin ou Paris doit trouver son équivalent chez les porteurs privés. Les engagements envers les banques commerciales et les autres prêteurs privés restent, eux, mal cernés, et les clarifier figure parmi les premiers objectifs des discussions, souligne le Journal du Sénégal. Si les bilatéraux acceptent un allègement réel et que les obligataires refusent toute décote, la mécanique se grippe. Or c’est précisément ce blocage, vécu par la Zambie, que l’expérience sénégalaise est censée conjurer.
Le paradoxe est là. Pour réussir vite, Dakar doit demander peu ; pour réussir durablement, il lui faudrait peut-être demander davantage. Un simple rééchelonnement soulagerait la trésorerie des prochaines années, faciliterait le premier décaissement du FMI espéré dès novembre et offrirait à Kristalina Georgieva la vitrine qu’elle attend. Il laisserait aussi un pays endetté à 130 % de son PIB face à une croissance divisée par plus de deux. Décembre dira si le Sénégal a obtenu un accord. Les années suivantes diront s’il a obtenu une solution.