11 octobre 2026
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Article Politique

RDC : condamné à mort, Joseph Kabila revient défendre la Constitution contre Félix Tshisekedi

Le 9 octobre, Joseph Kabila s’est adressé aux Congolais. Condamné à mort par contumace, sous sanctions américaines, l’ancien président de la RDC accuse Félix Tshisekedi de dictature et de vouloir changer la Constitution. Kinshasa répond par l’anathème, pas sur le fond. Chacun a retrouvé l’adversaire qu’il lui fallait.

11 octobre 2026 • 4 min 919 mots
RDC : condamné à mort, Joseph Kabila revient défendre la Constitution contre Félix Tshisekedi
RDC

Vendredi 9 octobre 2026, Joseph Kabila a repris la parole. Dans une adresse à la nation diffusée sur les réseaux sociaux, enregistrée dans un lieu tenu secret selon le site Camer.be, l’ancien président de la République démocratique du Congo (RDC) a dressé le procès de son successeur, Félix Tshisekedi, sans jamais prononcer son nom. « Le Congo est en péril. Le sauver est un impératif et une urgence », a-t-il lancé. Le pays, dit-il, « n’est plus une république » : il serait gouverné selon « la seule volonté » d’un chef de l’État qu’il compare à Ivan le Terrible, rapporte le site Actualite.cd. Il promet de dire, « dans les heures, jours et semaines à venir », ce qu’il faut entreprendre.

L’homme qui parle n’est pas un opposant ordinaire. Il a dirigé le pays dix-huit ans, de 2001 à janvier 2019. Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire l’a condamné à mort par contumace, notamment pour trahison et participation à un mouvement insurrectionnel, rappelle le site Afrik ; il conteste une procédure qu’il juge politique. Le 30 avril 2026, le Trésor américain l’a placé sous sanctions pour son soutien présumé à la rébellion de l’AFC/M23, décision qu’il attaque devant la justice des États-Unis. En mai 2026, depuis Bruxelles, Félix Tshisekedi l’a désigné comme le véritable chef de l’Alliance Fleuve Congo, rapporte Camer.be. Vendredi, Joseph Kabila a renvoyé à son adresse du 23 mai 2025 et à ses douze propositions, « superbement ignorées », dit-il.

Le réquisitoire a deux volets. Le premier est militaire. Joseph Kabila accuse Kinshasa de mener dans l’Est une guerre qu’il n’aurait « ni la volonté ni les moyens de gagner », de ne pas respecter le cessez-le-feu conclu à Doha et de s’appuyer sur les miliciens wazalendo et sur les FDLR, groupe armé hutu rwandais. Il reproche au pouvoir un « refus méprisant » des médiations, celles des organisations régionales, de l’Union africaine, de la Conférence épiscopale, selon Radio Okapi. « Face à la crise, il ne cherche pas la solution, mais la soumission. » Le M23, lui, n’est pas cité une seule fois, relève Camer.be. L’omission est éloquente : un groupe d’experts de l’ONU écrivait en juin que l’ancien président devait prendre des fonctions de premier plan dans la rébellion, d’après le même site.

Le second volet est institutionnel, et c’est le plus habile. L’ancien président dénonce la volonté du pouvoir de changer la Constitution. Il s’appuie sur un fait. La loi sur le référendum, déposée en décembre 2024, a été adoptée par l’Assemblée nationale le 9 juin et par le Sénat le 15, puis jugée conforme par la Cour constitutionnelle le 28 juillet, avec treize réserves d’interprétation. En août, Félix Tshisekedi l’a renvoyée au Parlement pour une nouvelle délibération, inscrite à la session de septembre, détaillent Actualite.cd et Afrik.

Le 2 octobre, à Genève, devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme, y voyait « un sujet de grande inquiétude » dans un pays déjà divisé par la guerre. En se plaçant sur ce terrain, Joseph Kabila rejoint une opposition légale, celle de Martin Fayulu, Moïse Katumbi ou Jean-Marc Kabund, qui a fait de la limitation des mandats sa ligne rouge.

La riposte du pouvoir a été immédiate et n’a porté sur aucun de ces points. Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, a décrit sur les réseaux sociaux un « homme du passé, nostalgique des méthodes antidémocratiques », qui n’aurait « rien d’autre à offrir que le chaos », cite Afrik. Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, le parti présidentiel, a jugé que Joseph Kabila n’était « pas un modèle pour parler des droits de l’homme », en rappelant l’opération Likofi et les violences de 2015 et 2016, selon Actualite.cd. Peter Kazadi, cadre du même parti, est allé plus loin. « Kabila va prendre la tête d’une branche de la rébellion », a-t-il affirmé, sans en apporter la preuve, en promettant « une résistance proportionnelle à son action ».

Tout cela est exact, ou plausible, et tout cela est à côté. Que l’ancien président soit mal placé pour donner des leçons de libertés ne dit pas si la loi référendaire prépare un troisième mandat. Qu’il soit soupçonné de liens avec l’AFC/M23 ne dit pas pourquoi le cessez-le-feu de Doha n’est pas appliqué. Le pouvoir traite le messager parce que le message l’embarrasse, et il y trouve son compte : un adversaire condamné pour trahison permet de ranger toute critique du côté de l’ennemi. Depuis juillet, Patrick Muyaya pose d’ailleurs comme condition au dialogue national la dénonciation publique de l’agression rwandaise. Joseph Kabila y gagne aussi. L’opposant Seth Kikuni, de la plateforme Sauvons la RDC, l’a formulé sans détour : après ce discours, il existera « deux camps », celui qui agit pour sauver le pays et celui qui laisse faire.

Cette symétrie est la mauvaise nouvelle. Entre un président qui rouvre le chantier constitutionnel en pleine guerre et un prédécesseur qui plaide le dialogue depuis un lieu tenu secret, sous le coup d’une condamnation à mort, l’espace se rétrécit pour les autres : les Églises, dont l’initiative de paix attend toujours une réponse, et une opposition légale qui combat la révision et que ce renfort expose au soupçon de complicité. Le panel de l’Union africaine, reçu à Kinshasa le jour même du discours, repart avec un acteur de plus que personne ne sait comment asseoir à la table. Joseph Kabila a promis une suite. Elle dira s’il entend peser sur le débat congolais par la parole, ou si ses adversaires avaient raison de l’attendre ailleurs.

Par Éliane Moukoko