17 octobre 2026
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Article Santé

Ebola en RDC : où sont passés les 700 millions de dollars ?

En RDC, Ebola a déjà tué 4 410 personnes. Les bailleurs disent avoir versé 962 millions de dollars pour la riposte ; l’État n’en voit que 228 millions. Le 14 octobre, Jean Kaseya, patron d’Africa CDC, a sommé agences et ONG de rendre des comptes. Le scandale n’est pas le vol. C’est l’opacité.

17 octobre 2026 • 4 min 859 mots
Ebola en RDC : où sont passés les 700 millions de dollars ?
République démocratique du Congo

Mercredi 14 octobre 2026, à Kinshasa, Jean Kaseya a posé une addition que personne n’avait envie de faire en public. Les bailleurs de fonds ont décaissé 962 millions de dollars pour combattre l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo (RDC). Les informations disponibles n’en retracent qu’un peu plus de 200 millions. « Ça fait 700 millions USD à rechercher », a résumé le directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), selon Studio Hirondelle. Le virus, lui, ne fait aucune pause : l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recensait le 15 octobre 9 144 cas confirmés et 4 410 décès, dans sept provinces et 65 zones de santé de l’est du pays, rapporte le site Congo Quotidien.

L’épidémie, due à la souche Bundibugyo, a été déclarée le 15 mai en Ituri, province qui concentre plus de 70 % des cas. Elle a flambé en juillet et en août, et la transmission reste active au Nord-Kivu et dans le Haut-Uélé, où les lits réservés aux cas suspects sont presque tous occupés et les ambulances manquent. Elle a aussi franchi les frontières : le Kenya a confirmé son deuxième cas le 14 octobre, une semaine après le premier. L’argent a suivi une courbe tout aussi ascendante. Une première conférence d’annonces de contributions, le 16 juin, a réuni 1,6 milliard de dollars de promesses ; une réunion élargie du G20 en septembre a porté le total à 3,045 milliards, selon Jean Kaseya, interrogé par le site Actualite.cd. Les États-Unis ont fourni à eux seuls plus de 462 millions des 962 millions décaissés. Les promesses se comptent en milliards, les traces en centaines de millions.

Le cœur du problème tient à la tuyauterie. Ces fonds n’entrent pas au Trésor public : ils sont versés directement à des agences internationales et à des organisations non gouvernementales, a rappelé le ministre de la Communication, Patrick Muyaya, cité par le site Œil d’Afrique. Ce circuit avait sa justification, protéger l’aide des circuits administratifs congolais, réputés poreux. Il produit aujourd’hui l’effet inverse. Le gouvernement n’a connaissance que de 228 millions de dollars transmis par certains partenaires, dont 127 millions auraient été dépensés, selon Jean Kaseya. D’où cette mise au point, livrée au site Actualite.cd : « Les 700 millions que nous recherchons ne sont pas chez le gouvernement, mais chez les partenaires. » Le 2 octobre déjà, Dieudonné Mwamba, directeur général de l’Institut national de santé publique (INSP), révélait que seuls 25 des quelque 94 partenaires accrédités avaient rendu compte des sommes reçues. La méfiance envers l’État a fabriqué une opacité d’un autre genre, plus confortable pour ceux qui la pratiquent.

Jean Kaseya pèse pourtant ses mots. Il parle de « gestion floue », pas de détournement, du moins à ce stade, et promet un rapport public montrant où est allé chaque dollar. Mais il brandit aussi le bâton : les organisations qui refuseront de livrer leurs chiffres pourraient perdre leur accréditation et figurer sur une liste noire transmise aux autres pays du continent. Il promet aussi de ne pas lâcher prise, et prévient que l’enquête se poursuivra auprès des bailleurs comme des opérateurs. Kinshasa a pris le relais, sur décision de la Première ministre. Le 15 octobre, le ministre de la Santé publique, Roger Samuel Kamba, a indiqué que seules 25 organisations sur 97 avaient fourni les justificatifs exigés ; les autres ne peuvent plus se déployer sur le terrain, selon Œil d’Afrique. Le site relève que ce chiffre n’a pas bougé en deux semaines, malgré les courriers et les retraits d’accréditation annoncés début octobre. La réunion de rapprochement organisée par l’INSP avec la représentation d’Africa CDC n’avait attiré que 30 % des structures concernées. Le chiffre dit l’essentiel : pour beaucoup d’intervenants, la redevabilité reste une option.

Le contrepoint mérite d’être entendu. Une partie des écarts relève sans doute du décalage comptable : un décaissement annoncé par un bailleur peut transiter par plusieurs intermédiaires, financer des achats à l’étranger ou attendre sur un compte avant d’atteindre l’Ituri. Les chiffres eux-mêmes varient selon les sources, entre les 200 millions retracés par Africa CDC et les 226 millions recensés par l’INSP. L’État congolais n’est pas non plus au-dessus de tout soupçon. Roger Samuel Kamba assure que les 50 millions de dollars mobilisés par le Trésor ont été employés de manière transparente ; il admet aussi que le flou sur les fonds des partenaires complique les discussions avec le Fonds monétaire international (FMI) sur l’appui budgétaire. Pendant que les comptables s’opposent, la facture humaine grimpe. Dans certaines zones, la mortalité maternelle a bondi de plus de 75 % et la vaccination a reculé de plus de 38 %, selon Jean Kaseya. Depuis le 15 octobre, les soignants des hôpitaux publics de Kinshasa sont en grève.

La suite se jouera sur l’argent qui arrive, et sur la manière dont il sera suivi. Washington s’est dit prêt à décaisser plus de 300 millions de dollars supplémentaires et a promis la liste de ses bénéficiaires ; la Banque mondiale vient d’ajouter 80 millions. Si ces nouveaux fonds empruntent les mêmes tuyaux, l’audit d’Africa CDC n’aura été qu’un coup de semonce vite oublié. S’ils s’accompagnent d’une traçabilité exigée dès le départ, la RDC aura gagné ce que ses épidémies précédentes ne lui avaient jamais offert : un droit de regard sur l’aide qu’elle reçoit. Ebola se combat avec des soignants, des vaccins et des centres de traitement. Il se combat aussi avec des tableaux de comptes.

Par Éliane Moukoko