Vendredi 23 octobre 2026, à Rabat, devant les deux chambres du Parlement réunies, Fouzi Lekjaa a présenté le projet de loi de finances (PLF) 2027 avec des mots rares dans la bouche d’un grand argentier. Le ministre de l’Économie et des Finances du Maroc a désigné le « capitalisme sauvage » et le « néolibéralisme » comme sources des tensions sociales, rapporte Reuters, et plaidé pour un État plus présent face à la corruption, aux conflits d’intérêts et aux monopoles. Le décor chiffré était pourtant celui de la continuité : un déficit budgétaire maintenu à 3 % du PIB, une dette publique en légère baisse, une trajectoire tracée avant l’alternance.
Ce budget est le premier grand rendez-vous économique du gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri. Le Parti authenticité et modernité (PAM) est arrivé en tête des législatives du 23 septembre avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), 66 sièges, et l’Istiqlal, 65, selon NotreAfrik. Nommée le 29 septembre, première femme à diriger un gouvernement au Maroc, la cheffe de l’exécutif a formé le 16 octobre une coalition associant le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS, forte de 207 sièges. Le 22 octobre, la Chambre des représentants lui a accordé sa confiance par 204 voix, en deçà de ses soutiens déclarés, note Le Desk. Le RNI d’Aziz Akhannouch, ancien chef du gouvernement, est passé dans l’opposition.
La mesure phare vise le pouvoir d’achat. Dès le 1er janvier 2027, les salaires nets inférieurs à 10 000 dirhams par mois seront exonérés d’impôt sur le revenu (IR), soit environ 87 % des salariés, selon LeBrief. Le seuil annuel d’exonération passe de 40 000 à 60 000 dirhams, le nombre de tranches imposables sera ramené de cinq à trois et le taux marginal supérieur abaissé à 30 % au terme de la réforme. Coût pour 2027 : 5,5 milliards de dirhams. La pension minimale est portée à 1 700 dirhams pour quelque 500 000 retraités. L’ensemble des mesures sociales représente 62 milliards de dirhams, soit environ 6,3 milliards de dollars, selon Reuters. La santé progresse de 7 %, à 45,5 milliards de dirhams, l’éducation de 4,6 %, à 121 milliards.
Qui paie ? Le gouvernement a choisi des cibles politiquement lisibles. L’impôt sur les sociétés grimpe à 40 % pour les importateurs et distributeurs d’hydrocarbures dont le bénéfice net atteint 100 millions de dirhams, précise Finances News Hebdo, un secteur déjà sanctionné par les autorités de la concurrence, rappelle Reuters. Les droits d’accise augmentent sur les sodas, l’alcool, les cigarettes et les cigarettes électroniques. Le symbole est fort : taxer les distributeurs de carburant, c’est désigner un coupable que l’opinion identifie sans peine. Mais il ne change pas l’équation d’ensemble. Les recettes ordinaires sont attendues à 482,4 milliards de dirhams, dont 437,4 milliards de recettes fiscales, face à 433,1 milliards de dépenses ordinaires, dont 195,7 milliards pour la masse salariale et 45,9 milliards pour les intérêts de la dette.
C’est là que le discours de rupture rencontre ses limites. Fouzi Lekjaa n’arrive pas de nulle part : il était chargé du Budget dans le gouvernement sortant, rappelle NotreAfrik, qui parle d’un budget hérité. Les grandes orientations ont été examinées dès le 17 octobre en Conseil des ministres présidé par le roi Mohammed VI, et le cadrage initial datait de juillet, sous la ministre de l’Économie d’alors, Nadia Fettah, avec un baril à 70 dollars. Selon la note d’orientation d’août citée par NotreAfrik, les engagements du dialogue social pèsent environ 49,7 milliards de dirhams en 2027, les subventions au gaz butane, au blé tendre et au sucre 13,2 milliards. Le texte crée en outre 34 454 postes budgétaires, dont 14 200 pour l’Intérieur. La marge du nouvel exécutif est étroite.
Les hypothèses, elles, invitent à la prudence. Le gouvernement table sur une croissance de 3,7 % en 2027, après 4,7 % attendus en 2026, avec une récolte moyenne, selon Reuters. En juillet, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) se montrait plus réservé, avec 3 % pour 2027. La dette publique doit reculer à 66,9 % du PIB, contre 67,5 % cette année, et le besoin de financement brut de l’État baisser de 7,4 %, à 159 milliards de dirhams. Mais le HCP évaluait l’endettement public total, dette garantie des entreprises publiques comprise, à 76,1 % du PIB en 2027. Or près de la moitié de l’investissement public transite par ces entreprises, y compris les chantiers liés à la Coupe du monde 2030, souligne NotreAfrik.
Le PLF 2027 dessine ainsi un pari en deux temps. À court terme, rendre du revenu aux salariés des classes moyennes, un an après la contestation de la génération Z évoquée par Reuters, et montrer que l’alternance produit des effets visibles sur la fiche de paie. À moyen terme, tenir la règle des 3 % malgré des baisses d’impôts, alors que la croissance ralentit et que les engagements liés au Mondial 2030 s’accumulent en partie hors du budget général. Le discours contre le néolibéralisme donne une couleur au mandat. Il ne remplace pas une politique. Le vrai test viendra d’abord au Parlement, où la majorité a déjà laissé paraître quelques défections lors du vote de confiance, puis dans l’exécution, lorsque chaque dirham d’exonération devra être compensé ailleurs. Fouzi Lekjaa a désigné l’adversaire. Il lui reste à prouver que son budget le combat.