29 octobre 2026
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Analyse Énergie

Congo-Brazzaville : quand la pénurie de gasoil fait taire les téléphones

Appels coupés, internet ralenti, Mobile Money bloqué : le 27 octobre, le régulateur congolais des télécoms, l’ARPCE, a reconnu des perturbations sur tout ou partie du territoire. En cause, la pénurie de gasoil qui prive les antennes de leurs groupes électrogènes. Le symptôme d’un pays pétrolier incapable de raffiner pour lui-même.

29 octobre 2026 • 4 min 865 mots
Congo-Brazzaville : quand la pénurie de gasoil fait taire les téléphones
République du Congo

Le mardi 27 octobre 2026, l’Agence de régulation des postes et des communications électroniques (ARPCE) du Congo-Brazzaville a publié un communiqué d’une franchise inhabituelle : les réseaux de communications électroniques ouverts au public connaissent des perturbations sur « tout ou partie du territoire national ». Les appels se coupent en pleine conversation, l’internet mobile ralentit, les transactions de Mobile Money se bloquent. La cause est double : une alimentation électrique défaillante et des groupes électrogènes de secours à sec, faute de gasoil. « L’énergie est indispensable au bon fonctionnement des infrastructures de télécommunications », rappelle le régulateur, qui prévient que les perturbations dureront tant que la situation énergétique ne s’améliorera pas.

Les chiffres disent la fragilité du système. Selon les vérifications menées auprès des opérateurs et rapportées par Les Dépêches de Brazzaville, les sites de télécommunications ne reçoivent en moyenne que neuf heures d’électricité du réseau par jour. Les batteries prennent le relais pendant environ six heures. Restent près de neuf heures quotidiennes que seuls les groupes électrogènes peuvent couvrir. Helios Towers, qui gère 550 pylônes à travers le pays, a besoin à lui seul d’environ 100 000 litres de gasoil par semaine, soit quelque 400 000 litres par mois. Et comme les réseaux ruraux dépendent d’équipements centraux installés dans les grandes villes, la moindre défaillance urbaine se propage jusqu’aux villages.

La crise des télécoms n’est que le dernier épisode d’une pénurie qui s’installe. Début septembre, Brazzaville voyait déjà des files de plus de cent mètres devant les stations-service, rapportait RFI le 6 septembre, et des chauffeurs affirmaient payer le litre jusqu’à 3 000 FCFA au marché parallèle. Une source au ministère des Hydrocarbures incriminait alors une panne de l’unité de production d’essence de la Congolaise de raffinage (Coraf), à Pointe-Noire, et la cherté des produits importés. Début octobre, devant le bureau politique du Parti congolais du travail (PCT), le Premier ministre Anatole Collinet Makosso admettait que les ruptures n’étaient pas passagères mais structurelles : la Coraf était à l’arrêt technique depuis le 8 septembre, avec un redémarrage annoncé pour le 8 octobre.

Le diagnostic gouvernemental est sévère. Les lots de brut alloués à la raffinerie sont passés de quatre avant 2025 à trois, la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) n’a pas la capacité financière de payer les importations nécessaires, et l’écart entre prix à la pompe et coût réel s’est creusé : le super, vendu 775 FCFA le litre, pourrait revenir jusqu’à 2 000 FCFA une fois intégrés les surcoûts d’importation, selon les chiffres rapportés par Les Dépêches de Brazzaville le 5 octobre. L’État compense une partie de la différence et accorde des allègements fiscaux et douaniers aux importateurs. Si l’approvisionnement en super s’est amélioré, la pénurie de gasoil reste aiguë. Un comité interministériel, coordonné par le vice-Premier ministre Jean-Jacques Bouya, étudie plusieurs pistes : prix variables, alimentation du fonds de stabilisation, restructuration des prix sans hausse immédiate à la pompe, libéralisation partielle de la commercialisation et restauration des allocations de brut à la Coraf.

Le paradoxe est cruel pour l’un des principaux producteurs de pétrole du golfe de Guinée. Le Congo exporte son brut et importe ses carburants, faute d’un outil de raffinage adapté et fiable. Il en découle une dépendance aux cargaisons importées et à la trésorerie d’une SNPC à bout de souffle, dans un pays dont la dette publique atteignait 90,8 % du PIB fin 2025 et aurait été ramenée à 88,83 % fin juin 2026, selon le gouvernement. Chaque litre subventionné pèse sur des finances publiques que le Premier ministre préparait, début octobre, à un éventuel nouveau programme avec le FMI. Les marges budgétaires sont minces, et les subventions aux carburants figurent parmi les premières dépenses dont les bailleurs réclament la réduction.

Pour les opérateurs, la facture est déjà lourde en temps normal. Selon un rapport de la GSMA publié en novembre 2024, l’achat et le transport de carburant peuvent représenter de 30 % à 60 % des dépenses d’exploitation de nombreux opérateurs africains, et l’électricité produite au diesel coûte trois à quatre fois plus cher que celle du réseau. La pénurie transforme ce surcoût en rupture de service. Or le paiement mobile irrigue désormais le petit commerce, les transferts familiaux et le règlement des factures. Couper le réseau, c’est suspendre une partie de l’économie réelle.

L’exécutif n’est pas resté inerte. Le ministère de tutelle des télécommunications a saisi la Primature, l’ARPCE travaille avec la SNPC à optimiser l’approvisionnement, et le gouvernement a annoncé des mesures exceptionnelles pour rétablir le service « dans les meilleurs délais ». Les opérateurs disposent par ailleurs d’alternatives connues, hybridation solaire et stockage par batteries, que la GSMA et la Société financière internationale promeuvent depuis des années. Mais ces solutions exigent des investissements que la crise de liquidités rend difficiles, et elles ne suppriment pas entièrement le recours au diesel.

La séquence pose une question plus large que celle des télécoms. Un pays dont le réseau électrique n’alimente les sites critiques que neuf heures par jour, dont la raffinerie s’arrête au moindre incident et dont la compagnie pétrolière nationale ne peut financer ses importations, ne traverse pas une crise du carburant : il affronte une crise de modèle. Tant que la Coraf restera le maillon faible d’une chaîne énergétique sans redondance, chaque panne remontera, de la station-service au pylône, jusqu’au téléphone du commerçant de Poto-Poto. Le silence des réseaux, cette semaine, n’est que l’écho de ce déséquilibre.

Par Éliane Moukoko