23 octobre 2026
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Analyse Économie

L’Algérie aura-t-elle encore du gaz à vendre à l’Europe en 2030 ?

Le 17 octobre, à Alger, le ministre Mohamed Arkab a chiffré à 71,6 milliards de dollars les investissements de l’Algérie dans les hydrocarbures d’ici 2030. Production en hausse, transformation portée à 50 %, Sonatrach en prospection. Mais la consommation intérieure de gaz avale déjà plus de la moitié de l’extraction. Investir, est-ce exporter davantage ?

23 octobre 2026 • 4 min 866 mots
L’Algérie aura-t-elle encore du gaz à vendre à l’Europe en 2030 ?
Algérie

Samedi 17 octobre 2026, à Alger, devant la commission des finances et du budget de l’Assemblée populaire nationale (APN), Mohamed Arkab a sorti un chiffre fait pour rassurer. Le ministre d’État, ministre des Hydrocarbures, venu défendre le projet de loi de finances 2027, a annoncé 71,6 milliards de dollars d’investissements dans les hydrocarbures en Algérie d’ici 2030, selon l’Algérie Presse Service (APS) citée par Echos Plus. Dont 52 milliards pour l’amont, l’exploration et la production, soit près des trois quarts de l’enveloppe. L’objectif : porter la production primaire à environ 201 millions de tonnes équivalent pétrole en 2030, contre 193 millions attendues cette année. Une ambition de producteur. Le problème est que l’Algérie consomme une part croissante de ce qu’elle produit.

Le programme arrive en pleine embellie budgétaire. De janvier à septembre 2026, les ventes d’hydrocarbures ont rapporté 37,5 milliards de dollars, avec un baril algérien autour de 97 dollars, en hausse de 37 % sur un an, et un gaz vendu près de 11,3 dollars par million de BTU, selon des chiffres repris le 22 octobre par NotreAfrik. La fiscalité pétrolière a atteint 2 841 milliards de dinars, soit 105 % de la prévision de la loi de finances 2026. Ce confort ne change rien à une structure ancienne : de 2020 à 2024, les hydrocarbures ont représenté en moyenne 83 % des exportations du pays, selon la Banque mondiale citée par l’agence APA. Le projet de loi de finances 2027 en tire une leçon de prudence, avec un baril de référence à 60 dollars.

Sur le papier, la répartition dit la priorité. Outre les 52 milliards de l’amont, près de 13 milliards iront au raffinage et à la pétrochimie : nouvelle raffinerie à Hassi Messaoud, d’une capacité prévue de 5 millions de tonnes par an pour réduire les importations de carburants, complexe de polypropylène à Arzew, unité d’alkylbenzène linéaire à Skikda, unité de MTBE. Le taux de transformation locale doit passer d’environ 30 % à plus de 50 % de la production primaire. Restent quelque 6,6 milliards qu’aucun document disponible n’affecte, relève NotreAfrik, qui souligne aussi l’écart inexpliqué avec le plan 2026-2030 de Sonatrach, chiffré autour de 60 milliards. Les ordres de grandeur sont posés ; la ventilation, elle, reste floue.

En amont, Sonatrach revendique 17 découvertes depuis janvier, toutes réalisées par ses propres équipes, et travaille avec Eni, Repsol, Sinopec, Pertamina ou Occidental Petroleum. L’appel d’offres Algeria Bid Round 2026, lancé le 19 avril par l’agence ALNAFT sur sept périmètres situés à Ouargla, Illizi, Touggourt et El Bayadh, a attiré une soixantaine de sociétés, dont 21 ont rempli les conditions d’accès aux données techniques. Mais la date limite de remise des offres, fixée au 26 novembre, a été repoussée par un avis daté du 18 octobre, sans nouvelle échéance connue. Et la tournée de Sonatrach aux États-Unis, du 12 au 16 octobre, s’est achevée sans contrat signé. Une découverte n’est pas un gisement en production ; un intérêt n’est pas un engagement.

C’est sur le gaz que la démonstration se grippe. Selon l’unité de recherche énergétique de la plateforme Attaqa, dont les données ont été publiées en mai, la production algérienne de gaz est passée de 104,49 milliards de mètres cubes en 2024 à 101,84 milliards en 2025. Dans le même temps, la consommation intérieure a bondi de 8,9 %, de 52,6 à 57,27 milliards de mètres cubes, tandis que les exportations par gazoduc et sous forme de GNL reculaient de 49,29 à 45,7 milliards. Le marché domestique absorbe désormais quelque 56 % de l’extraction. Le pays produit la quasi-totalité de son électricité dans des centrales à gaz, à des tarifs réglementés très inférieurs aux prix internationaux, qui n’incitent guère à la sobriété.

Or l’Europe attend. Mohamed Arkab a fait état d’une demande européenne en hausse et de contrats de long terme conclus ou renouvelés avec l’Italie, l’Espagne, la Slovénie, la Tchéquie et l’Allemagne, sans en publier les volumes. Le chantier du tronçon algérien du gazoduc transsaharien, censé relier le Nigeria à l’Algérie via le Niger, a démarré dans la région d’Adrar. Chaque mètre cube brûlé dans une centrale algérienne est pourtant un mètre cube qui ne part pas vers Milan ou Madrid. À tarifs inchangés, l’effort d’investissement risque de servir surtout à maintenir les exportations, non à les accroître. C’est l’arithmétique d’un pays qui court pour rester à la même place.

Le programme a sa cohérence : un État qui tire l’essentiel de ses devises du sous-sol ne peut pas laisser décliner ses champs. Mais il confirme aussi, comme l’écrit l’agence APA, la difficulté du pays à desserrer l’emprise des ressources fossiles. Rien, dans l’enveloppe annoncée, ne touche aux deux leviers qui libéreraient des volumes : la vérité des prix de l’énergie sur le marché intérieur, politiquement explosive, et la montée des renouvelables dans la production d’électricité. Accroître la transformation locale crée de la valeur ajoutée, mais consomme aussi du gaz. Le plan additionne des capacités ; il ne tranche aucun arbitrage.

La crédibilité de l’annonce se mesurera sur trois indicateurs que le gouvernement devra rendre publics : les volumes exportés, la mise en service effective des capacités promises, la part de la production transformée sur place. Le baril à 97 dollars offre aujourd’hui le confort de remettre les réformes à plus tard. Le budget 2027, construit sur un baril à 60 dollars, rappelle que ce confort peut s’évaporer. Si les prix refluent pendant que la demande intérieure continue de croître, l’Algérie aura investi 71,6 milliards de dollars pour découvrir qu’elle exporte moins. Le débat sur le prix du gaz domestique ne pourra pas rester éternellement confiné aux couloirs de l’APN.

Par Tunde Adeyemi